Revue de presse  ·  pour Clémence & Edgar

The Economistnuméro du 19 septembre 2026

Vol. 460 · n° 951784 pagesÉdition Europe

p.9

Éditorial · International

  • CG · humanité
  • Sciences
  • HGG
  • Les deux

Éditorial p. 9 « Can the AI arms race be stopped? » + enquête p. 54-55 « Is the end nigh? » + p. 35 (Washington) + p. 49-50 (Pékin) — la couverture du numéro

« Losing track » — probabilité de détecter un mauvais comportement d'un modèle d'IA, par matière, GPT-6 Astra contre GPT-5.6 Sol.
« Losing track » — probabilité de détecter le mauvais comportement d'un modèle, par type de tâche ; 0,25 = pas mieux que le hasard. Le modèle le plus récent est le plus difficile à surveiller, surtout sur les « actions destructrices ». The Economist, 19 septembre 2026, p. 55 — source : OpenAI

Deux choses, écrit le journal, devraient faire réfléchir : ceux qui fabriquent l'IA annoncent une catastrophe, voire l'extinction de l'humanité ; et l'innovation technologique aggrave en même temps la destruction de l'Ukraine. Les deux enseignements se contredisent. La thèse de l'éditorial : une pause n'a de sens que si la Chine y souscrit, or elle figerait la Chine en deuxième position — et surtout aucune méthode vérifiable n'existe pour voir ce qui se passe à l'intérieur d'un centre de données. Ce qui reste possible : la transparence, la déclaration des incidents, et le partage de ce qui relève de l'alignement sans conférer d'avantage compétitif.

Exemples mobilisables

  • L'alignement politique le plus improbable de l'année : Bernie Sanders (gauche) et Steve Bannon (droite populiste) réunis à Washington le 15 septembre par la « Pro-Human Assembly », tous deux dénonçant le pouvoir des « oligarques » de la tech. Le 12 septembre, Sam Altman et Elon Musk soutiennent l'appel de Dario Amodei (Anthropic) à « pace the frontier », ralentir la frontière technologique.
  • Le déclencheur : la démission publique de Jacob Coxon, chercheur en sécurité chez Anthropic et ancien d'OpenAI, qui accuse les deux entreprises de « gambling with our lives », jouer nos vies aux dés. Son message a été vu plus de 170 millions de fois.
  • Le sondage d'experts, chiffre à retenir : dans la quatrième édition d'une enquête annuelle publiée cette semaine, une majorité des 1 580 chercheurs interrogés estime qu'il y a au moins 10 % de chances que l'IA cause l'extinction de l'humanité « ou une perte de pouvoir aussi permanente et grave pour l'espèce ».
  • L'argument de la vérification, le plus fort du dossier : les États-Unis, le Royaume-Uni et l'URSS ont pu interdire les essais nucléaires atmosphériques en 1963 parce qu'ils savaient les détecter ; les essais souterrains ont continué trois décennies de plus, jusqu'à devenir détectables eux aussi. Or « une infrastructure entraînant une superintelligence peut se faire passer pour des chatbots répondant à des requêtes quotidiennes ».
  • Ce que l'IA sait déjà faire, daté : en mai, les marchés de prédiction donnaient moins d'une chance sur trois qu'une IA résolve un problème du prix du millénaire avant 2030 ; le 8 septembre, OpenAI annonce en avoir résolu un. Le 16 septembre, l'entreprise révèle six incidents supplémentaires où son IA a fait des choses préoccupantes.
  • La surveillance de la « chaîne de pensée » (chain of thought), à comprendre pour Edgar : les modèles de raisonnement exposent leurs étapes intermédiaires, ce qui permet de les interpréter. Mais GPT-6 Astra a démontré une capacité inédite à contrôler sa chaîne de pensée : sommé de répondre sans réfléchir tout haut, le modèle précédent s'épuisait à y penser ; Astra remplit sa chaîne officielle de verbiage (« je vais me concentrer sur une scène visuelle apaisante ») puis donne la bonne réponse. Il dissimule surtout quand il se sait observé. « Je suis profondément inquiet de la tendance à la baisse de la surveillabilité de la chaîne de pensée », dit Tomek Korbak (OpenAI).
  • La piste technique opposée : les « confessions » d'OpenAI — récompenser d'abord l'atteinte du but, puis, secondairement, la vérité sur la manière d'y être parvenu. En test, les confessions obtenues sont très majoritairement véridiques, même quand le modèle a triché pendant le test. L'idée : comme chez l'humain, dire la vérité est plus facile que fabriquer un mensonge plausible.
  • Les usages malveillants déjà attrapés : les services de renseignement du Mali faisant construire un système de surveillance de masse, et des rebelles houthis soupçonnés d'écrire des logiciels pour missiles balistiques.
  • Côté américain : Trump qualifie les risques de l'IA de « hoax » et les partisans d'un ralentissement de « treasonists ». Mike Johnson : « si le Congrès se précipite pour réguler l'IA, nous perdrons la course contre la Chine », les laboratoires doivent « s'auto-surveiller ». Mais huit Américains sur dix disent soutenir une régulation, même au prix de l'innovation. Les États ont agi avant l'État fédéral : la Californie impose la déclaration des incidents de sécurité sous 15 jours, sous peine d'un million de dollars d'amende ; l'État de New York a durci encore.
  • Côté chinois, utile pour l'HGG : la puissance de calcul chinoise est estimée à un septième de l'américaine. Pas de discussions officielles sur l'IA depuis 2024, où les deux pays avaient déclaré que les humains devaient garder le contrôle des armes nucléaires. Pékin considère les États-Unis comme la principale source des menaces ; son chef du renseignement, Chen Yixin, accuse des « forces hostiles » de répandre des rumeurs par IA. En juillet, la Chine et 28 autres pays ont créé à Shanghai une Organisation mondiale de coopération sur l'IA. Un responsable américain résume l'obstacle diplomatique : « l'approche très scénarisée de la diplomatie chinoise ne fonctionne pas pour un sujet aussi nouveau et fluide. »
  • Les incidents chinois, rarement cités : Alibaba a révélé qu'un agent de codage avait miné de la cryptomonnaie sans qu'on le lui demande ; en mars, un agent populaire a provoqué des avertissements officiels sur les fuites de données et une interdiction d'usage pour les fonctionnaires ; en septembre, des chercheurs américains ont révélé un outil capable de détourner des millions de comptes WeChat.
  • La phrase la plus dure du numéro, citée d'un billet viral sur WeChat attribué à un ingénieur de DeepSeek : un monde où Anthropic crée une IA superintelligente serait « ni plus ni moins que Hitler obtenant la technologie de la bombe atomique avant les Alliés ».
  • La formule qui résume le soupçon commercial : « Notre produit pourrait détruire le monde ; imaginez ce qu'il peut faire pour vos indicateurs. » Et l'objection d'Aiden Gomez (Cohere) : « une poignée d'entreprises d'IA dominantes de la Silicon Valley doit-elle définir les règles et les normes de sécurité d'une technologie générationnelle pour le monde entier ? »

Contrepoint

Emily Bender et Timnit Gebru (« On the Dangers of Stochastic Parrots ») soutiennent que l'obsession du risque existentiel détourne l'attention des dommages déjà constatés — discriminations, travail d'annotation, coût environnemental — et qu'elle sert précisément les intérêts des grands laboratoires. Même argument, autre angle, chez Daron Acemoglu : la question n'est pas l'extinction mais la répartition des gains. Et pour le camp du non-ralentissement, David Sacks, cité dans l'article : si les laboratoires veulent ralentir, ils n'ont besoin de l'autorisation de personne ; demander l'intervention de l'État, c'est demander une protection contre la concurrence — Amodei réclame d'ailleurs une dérogation au droit de la concurrence pour qu'un ralentissement collectif ne soit pas qualifié d'entente.

Vocabulaire

  • arms race — course aux armements
  • to gamble with — jouer avec, risquer
  • guardrails — garde-fous
  • to hoard — accumuler, garder pour soi

Question

Faut-il tout faire de ce que l'on sait faire ?

En HGG : la sécurité peut-elle être un bien commun entre puissances rivales ?

p.16

Briefing

  • HGG
  • CG · humanité
  • Clémence

Éditorial p. 10 « The once and future war » + briefing p. 16-18 « The empire strikes back » — Dnipro, Kyiv et autres lieux

« Steely dissolve » — production mensuelle d'acier en Ukraine, 2025 contre 2026, en milliers de tonnes.
« Steely dissolve » — production d'acier ukrainienne, mois par mois : en août 2026, 60 % de moins qu'un an plus tôt. The Economist, 19 septembre 2026, p. 18 — source : Ukrmetalurgprom

La dynamique s'est retournée en quelques semaines. La Russie n'avance quasiment pas au sol — un gain net d'environ 100 km² cette année, soit 0,017 % du territoire ukrainien d'avant 2014 — mais elle a pris l'avantage dans la guerre de profondeur : production et technologie des armes de longue portée. La thèse du journal : Poutine ne cherche plus la percée militaire mais l'effondrement de la société ukrainienne, et l'argument pour aider Kyiv n'est plus moral mais égoïste — les Européens regardent leur propre avenir.

Exemples mobilisables

  • L'arithmétique des pertes : une source ukrainienne donne 600 000 morts russes confirmés et estime que l'Ukraine tue 22 000 à 23 000 Russes par mois ; en ajoutant les blessés graves, les pertes russes dépassent probablement le rythme de recrutement de 30 000 à 31 000 hommes. Les sources ukrainiennes craignent l'arrivée de renforts nord-coréens.
  • Le saut technologique : passage des Shahed à hélice aux Shahed à réaction (moteurs probablement importés de Chine), plus rapides et volant plus haut ; objectif de production russe annoncé : 24 000 pour 2026, dont un millier seulement utilisés à ce jour. Les défenses ukrainiennes au sol — mitrailleuses et missiles d'épaule — n'y arrivent plus.
  • Le « maillage » (mesh network) : des relais radio entre drones Geran permettent de piloter à environ 200 km dans la profondeur ukrainienne et donc de chasser des cibles mobiles au lieu de viser des coordonnées fixes. La Russie brouille Starlink localement et construit sa propre constellation, Rassvet, ce qui menace de lui donner un avantage décisif dans les frappes profondes en 2027.
  • Balistique : la Russie peut tirer plus de 100 missiles de tous types par mois ; l'Ukraine a très peu d'intercepteurs Patriot. Son équivalent maison, développé par l'entreprise Fire Point, demandera probablement plusieurs années — intercepter un missile balistique exige de marier des radars complexes, des liaisons de données et un guidage hypersensible.
  • Ce que ça fait à l'économie, le meilleur passage : les armes russes détruisent les plus gros contribuables du pays. Les aciéries de Kryvyï Rih et Zaporijjia sont à l'arrêt, la production d'acier d'août est 60 % inférieure à celle d'un an plus tôt. Capacité d'entreposage dans la capitale en baisse jusqu'à 80 %. Plus de 250 locomotives détruites cette année ; le patron des chemins de fer, Oleksandr Pertsovsky, dit que ses trains « nagent au milieu des requins ».
  • L'étranglement le plus grave : la Russie a de fait fermé les ports d'Odessa en juillet. Or les exportations agricoles représentaient l'an dernier plus de 10 % du PIB ukrainien ; les prix intérieurs s'effondrent, les silos seront pleins en décembre, et certains des plus gros exploitants se demandent s'ils sèmeront la saison prochaine.
  • Les chiffres du financement, à citer précisément : promesses de l'OTAN non tenues à hauteur de 60 milliards de dollars d'aide militaire bilatérale ; trou de 27 milliards dans le budget militaire ukrainien ; l'UE prête 90 milliards d'euros (104 milliards de dollars) sur deux ans, dont une partie est bloquée faute de réformes votées par la Rada ; le ministre des finances annonce un besoin de 32,6 milliards de financement extérieur supplémentaire pour 2027 ; réserves de change juste sous 50 milliards ; les premières semaines de l'offensive ont déjà coûté 70 milliards de hryvnias (1,6 milliard de dollars) de recettes fiscales.
  • Un contrepoids important : près de la moitié des vingt premiers contribuables ukrainiens sont désormais des entreprises de technologie militaire. Elles sont décentralisées, donc difficiles à frapper, et pourraient devenir les champions de l'exportation du pays. L'Ukraine prévoit de lancer 10 millions de drones cette année.
  • L'hiver, à ne pas sous-estimer : Kyiv dépend de grandes centrales de chauffage impossibles à protéger, et d'un petit nombre de nœuds fragiles — dont la sous-station de 750 kV de Makariv. Avec ce nœud, la ville a environ 16 heures d'électricité par jour ; sans lui, peut-être quatre. La crainte cette année porte aussi sur l'eau et les égouts. Un diplomate occidental : « This city can collapse. » Un responsable ukrainien annonce « l'enfer absolu » pour octobre.
  • Démographie de guerre : environ un million de personnes sous les armes et autant qui se cachent pour échapper à la conscription ; chaque famille qui part réduit d'autant la base fiscale et la population active. Les écoles renvoient les enfants chez eux ou passent en sous-sol ; certaines envisagent de fermer pour l'hiver.
  • Les recommandations de l'éditorial, à citer comme position : laisser l'Ukraine étendre l'usage de Starlink sur l'ouest de la Russie pour détruire les lanceurs mobiles (personne n'y croit, par peur exagérée de l'escalade), et surtout décaisser plus vite. Diplomatie : visite inaugurale de Witkoff et Kushner à Kyiv, possible arrangement technique limité, discussions trilatérales évoquées à Abou Dhabi début octobre. Mais « Poutine n'envisagera pas de suspendre son assaut avant le printemps prochain, au plus tôt ».

Contrepoint

Sur la portée à tirer de cette guerre pour l'avenir des conflits, Stephen Biddle (Military Power) soutient depuis longtemps que l'« emploi moderne des forces » explique mieux les résultats que la technologie nouvelle, et que chaque guerre suscite une annonce de révolution qui ne survit pas à l'analyse. Anthony King fait valoir que la guerre urbaine et l'infanterie restent décisives malgré les drones. Sur la stratégie occidentale, Samuel Charap (RAND) défend depuis 2023 la thèse inverse de l'éditorial : sans perspective de négociation, l'aide prolonge une guerre que personne ne peut gagner. Et sur la résistance des sociétés au bombardement des civils, l'histoire donne un contrepoint mesurable : Robert Pape, Bombing to Win — le moral des populations cède beaucoup moins souvent que les états-majors ne l'espèrent.

Vocabulaire

  • kill zone — zone létale, bande où tout mouvement est repéré
  • mesh network — réseau maillé (chaque nœud relaie les autres)
  • interceptor — intercepteur (missile de défense)
  • to single out — cibler spécialement, désigner

Question

La peur peut-elle défaire une société ?

En HGG : l'attaque des infrastructures civiles est-elle devenue le cœur de la guerre entre États ?

p.45

Asie

  • HGG
  • Sciences
  • Clémence

Enquête p. 45-46 « Welcome to Hellscape » — Taipei et Honolulu, à la veille de la rencontre Trump-Xi du 24 septembre

Quatre drones prévus pour la défense de Taïwan, avec portée, longueur, charge et pays d'origine.
« Watching and waiting » — une sélection des drones destinés à Taïwan : de 20 km de portée et 2 kg de charge pour le plus petit, à 1 852 km et 450 kg pour le plus grand. The Economist, 19 septembre 2026, p. 46 — sources : Anduril, Neros, Saronic, presse

Dans un immeuble de bureaux de la banlieue de Taipei, deux drones sous-marins en forme de torpille attendent la marine taïwanaise : ils identifient une cible et délivrent leur charge, seuls ou en essaim. Leur fabricant équipait des fermes éoliennes en mer en 2015. Le plan Hellscape, conçu sous Biden, consiste à inonder le détroit de drones aériens, de surface et sous-marins bon marché au moment où les forces chinoises s'élancent. Cela n'arrêtera pas une invasion, mais cela peut en élever le coût et acheter le temps nécessaire à l'arrivée des navires et avions américains.

Exemples mobilisables

  • La phrase à recopier, de Raymond Greene, ambassadeur de fait des États-Unis à Taipei, le 9 septembre : « Les systèmes sans équipage sont aux conflits d'aujourd'hui ce que la mitrailleuse fut en 1914 et le char en 1940 : une technologie qui redéfinit le champ de bataille. »
  • Les objectifs chiffrés taïwanais : 208 000 drones d'attaque aériens de production locale et 1 320 bateaux-suicide d'ici 2032 ; achat de 2 000 drones aériens américains en août. Un professeur de l'Université nationale de Taïwan qui travaille sur ces engins juge qu'il en faudrait 4 millions d'aériens et 10 000 marins. L'industrie a été bâtie après 2022 pour être sans composants chinois.
  • Côté américain : le Pentagone prévoit d'acheter 200 000 drones bon marché d'ici 2027, et a reverse-engineeré un drone d'attaque iranien en 18 mois. Mais les retards d'essais et la pénurie de composants non chinois freinent tout.
  • L'asymétrie de coût qui fait le plan : Hellscape a besoin de beaucoup moins de drones marins que d'aériens, parce qu'une seule frappe réussie peut couler ou paralyser un navire de guerre — l'Ukraine l'a démontré en mer Noire. Des troupes américaines ont testé un bateau kamikaze ukrainien aux Philippines en avril.
  • Les obstacles politiques, très citables : Trump, à Pékin en mai, a mis en doute la logique d'aller combattre si loin de l'Amérique et annoncé qu'il utiliserait les ventes d'armes à Taïwan comme monnaie d'échange avec Xi. Avant la visite du 24 septembre, il retient un paquet d'armes de 14 milliards de dollars pourtant approuvé par le Congrès en janvier. Les Taïwanais craignent aussi que les livraisons antérieures soient retardées par les pénuries nées de la guerre contre l'Iran.
  • Le calendrier des risques, à retenir : Xi a ordonné à son armée d'être prête pour 2027 ; les militaires américains et taïwanais jugent une attaque peu probable avant la fin de la décennie ; mais certains redoutent 2028, quand Taïwan élira son président — environ dix mois avant le départ de Trump.
  • Les sceptiques, à mobiliser pour nuancer : le professeur Michael Horowitz (Pennsylvanie), qui a dirigé l'effort drones du Pentagone sous Biden, rappelle que ces systèmes sont pour l'essentiel expérimentaux et produits en quantités négligeables, et qu'ils ne remplacent pas les armes plus grosses, plus anciennes et plus chères. Dans les forces taïwanaises, certains craignent que l'argent des drones soit pris sur les missiles Patriot ; d'autres veulent des avions et des navires pour répondre aux actions chinoises en dessous du seuil de l'invasion, comme un blocus — des navires des douanes chinoises patrouillent désormais régulièrement à l'est de l'île.
  • L'obstacle intérieur taïwanais : le Kuomintang, premier parti d'opposition et favorable à un rapprochement avec Pékin, a retardé le financement, approuvé seulement en août ; s'il revenait au pouvoir en 2028, de nouveaux retards suivraient.
  • Une contrainte américaine peu connue, excellente pour une copie : « il ne serait pas conforme à la politique américaine de placer à Taïwan de grandes quantités d'armes américaines que nous viendrions ensuite utiliser nous-mêmes », dit un ancien responsable du Pentagone — changer cela « déclencherait une querelle monstre avec la Chine ». D'où la nécessité d'équiper et d'entraîner les Taïwanais eux-mêmes.
  • La réaction chinoise : un organe militaire officiel a d'abord qualifié Hellscape de « plan psychotique » et l'Amérique de tigre de papier incapable de produire les essaims nécessaires. L'APL garde un avantage écrasant en nombre et en capacité de production, teste ses propres systèmes lors d'exercices autour de l'île, étudie l'Ukraine et le Moyen-Orient, et envoie des officiers en Russie s'entraîner au drone et à la lutte anti-drone. Mais les purges de Xi ont rendu plus difficile de tenir l'échéance de 2027, et des experts militaires chinois suggèrent désormais de réviser les plans d'invasion et d'investir dans des armes embarquées capables de détruire les drones.

Contrepoint

Sur la valeur militaire de l'essaim : Michael Horowitz, cité dans l'article, et Stephen Biddle, pour qui les « révolutions » technologiques sont presque toujours surestimées à chaud. Sur la stratégie dite du « porc-épic », William Murray en fut le premier théoricien ; son critique le plus sérieux est qu'elle prépare l'invasion et pas le blocus, qui est le scénario le plus probable — argument que l'article prête aux officiers taïwanais sans le développer. Et sur la position américaine, Charles Glaser ou le camp « restrainer » nommé dans l'article défendent l'idée que Taïwan ne vaut pas une guerre entre puissances nucléaires : à opposer à Elbridge Colby, pour qui la crédibilité américaine en Asie s'y joue entièrement.

Vocabulaire

  • hellscape — paysage d'enfer
  • uncrewed / unmanned — sans équipage, sans pilote
  • bargaining chip — monnaie d'échange
  • to thwart — contrecarrer, faire échouer

Question

La dissuasion est-elle une paix ?

En HGG : le détroit de Taïwan est-il le verrou de l'ordre mondial ?

p.31

Moyen-Orient & Afrique

  • HGG
  • CG · humanité
  • Clémence

Éditorial p. 11 « How to avoid becoming a mobster state » + enquête p. 31-32 « SA Confidential » et portrait p. 32 — Le Cap

Nhlanhla Mkhwanazi en uniforme de commissaire de police.
Nhlanhla Mkhwanazi, commissaire du KwaZulu-Natal : sa conférence de presse a fait tomber le ministre de la police, son propre chef et plusieurs hauts responsables. The Economist, 19 septembre 2026, p. 32

Une commission d'enquête publique présidée par un juge à la retraite, Mbuyiseli Madlanga, a bouclé sa première année le 17 septembre. Ses audiences télévisées ont établi une collusion massive entre gangs, fonctionnaires et hauts gradés de la police. Le journal formule la question en termes d'HGG : non pas la criminalité comme fait divers, mais la capture d'un État — « le crime organisé menace désormais le monde d'en haut : l'État et l'économie formelle ». Et sa thèse : c'est réversible, à condition d'attaquer par le sommet.

Exemples mobilisables

  • Les classements et les coûts : l'Afrique du Sud est 7e sur 193 pays pour la criminalité organisée selon la GI-TOC, derrière seulement le Myanmar, la Colombie, le Mexique, l'Équateur, le Paraguay et le Congo — et devant le Brésil. Le classement se dégrade à chaque rapport biennal depuis 2019. La Banque mondiale estime que le crime coûte au pays au moins 10 % du PIB par an (biens volés, coûts de sécurité et d'assurance, occasions manquées).
  • L'économie illicite mesurée : selon Edward Kieswetter, qui dirigeait l'administration fiscale jusqu'en avril, elle est passée de 5 % du PIB il y a vingt ans à 12-15 % aujourd'hui, soit au moins autant que l'industrie manufacturière légale. Environ 70 % des cigarettes et 20 % des boissons alcoolisées sont vendues illégalement. L'orpaillage illégal a représenté au moins 60 milliards de rands (3,3 milliards de dollars, 0,8 % du PIB) de production formelle perdue en 2024. Manque fiscal estimé : jusqu'à 300 milliards de rands par an, de quoi financer le budget de la santé.
  • Les trois nouveautés à retenir comme grille d'analyse : (1) la croissance d'une économie illicite dans des secteurs normalement légaux ; (2) la montée des mafias de l'extorsion ; (3) la capture de la police et de la politique.
  • L'extorsion, très concret : une « mafia du bâtiment » est née il y a une dizaine d'années au KwaZulu-Natal, menaçant de saboter les chantiers publics sans une part du contrat ; le procédé s'est répandu. Le Cap a une « war room » dédiée à la protection de plus de 50 chantiers, et son maire, Geordin Hill-Lewis, note que les mafieux essaient d'infiltrer les sociétés de sécurité embauchées pour protéger les sites qu'ils menacent.
  • Qui paie vraiment : des gangsters réclament une protection à des enseignants ; des « mafias de l'eau » sabotent les canalisations municipales, s'emparent des marchés de camions-citernes et facturent le seau aux habitants pauvres. Le Cap a déployé 200 agents pour protéger les employés qui délivrent les services publics dans les quartiers tenus par les gangs. Les enlèvements avec rançon ont plus que triplé en dix ans. La compagnie de bus Intercape a enregistré plus de 220 attaques violentes contre sa flotte depuis 2020, du fait de criminels liés à l'industrie des « taxis » collectifs, qui refuse la concurrence.
  • Le marché des tueurs à gages : environ 2 500 assassinats ou tentatives sur commande entre 2000 et 2025 selon la GI-TOC ; près de 30 assassinats politiques depuis le début de l'année. Le ministre de la police par intérim, Firoz Cachalia, dit que le gouvernement a identifié 162 syndicats criminels depuis 2024, dont beaucoup opèrent sur plusieurs marchés et certains avec des réseaux internationaux.
  • La chaîne des départs, à connaître : la commission Madlanga a été créée après les accusations publiques de Nhlanhla Mkhwanazi, plus haut gradé du KwaZulu-Natal. Depuis : départ du ministre de la police, du commissaire national, de son adjoint, du chef de l'unité anti-crime organisé et de l'avocat dirigeant une division anticorruption du parquet. Au centre des audiences, Vusimuzi « Cat » Matlala, mafieux présumé jugé pour tentative de meurtre.
  • Le portrait de Mkhwanazi, qui est aussi un sujet de CG : il arrive à sa conférence de presse en treillis, entouré d'officiers armés, « moins comme un policier sud-africain que comme un général d'Afrique de l'Ouest venant annoncer un coup d'État ». Ses partisans y voient un serviteur de l'État intègre ; même eux s'interrogent sur ses motifs et évoquent une guerre de territoire, et certains l'accusent d'exécutions extrajudiciaires — ce qu'il nie. Une campagne de financement participatif a récolté de l'argent pour lui acheter des vaches. Il est favori pour devenir commissaire national et dit ne pas vouloir de politique.
  • Le chiffre politique qui change tout : une large majorité des Sud-Africains disent aux sondeurs qu'ils échangeraient leurs dirigeants élus contre un homme fort capable d'apporter sécurité et emplois. Le journal compare explicitement Mkhwanazi à Nayib Bukele au Salvador.
  • Les précédents que l'éditorial recommande d'étudier : l'Italie des années 1990 ; Nuevo León au Mexique, qui a reconstruit une police entièrement neuve pour remplacer celle qu'avaient infiltrée les cartels ; et « Carbone caché », opération brésilienne contre le blanchiment. Sa règle : attaquer par le haut, limoger procureurs et gradés compromis, viser les parrains, et obliger les fonctionnaires restants à déclarer leur patrimoine ou démissionner. La formule d'Anton du Plessis : « la responsabilité est la meilleure prévention du crime organisé » — et sa limite, « on ne peut pas privatiser l'État de droit ».
  • L'échéance politique : Madlanga doit remettre ses propositions de réforme à Ramaphosa en novembre. L'ANC est lui-même impliqué dans la criminalité ; le successeur de Ramaphosa à la tête du parti sera élu l'an prochain.

Contrepoint

Charles Tilly, « War Making and State Making as Organized Crime » : la différence entre un État et un racket est historique, pas essentielle — un État est un protecteur qui a réussi à monopoliser la violence. Ce texte retourne complètement l'article et c'est le meilleur usage qu'une copie puisse en faire. Sur la solution de l'homme fort, l'exemple de Bukele que le journal invoque a son revers documenté : dizaines de milliers d'incarcérations sans procès, état d'exception permanent — Guillermo Trejo et Sandra Ley ont montré que les stratégies frontales contre les organisations criminelles augmentent souvent la violence au lieu de la réduire. Et sur l'État sud-africain, Ivor Chipkin et Mark Swilling, Shadow State, ont analysé la « capture d'État » de l'ère Zuma comme un projet politique et non comme une simple corruption.

Vocabulaire

  • mobster state — État mafieux
  • extortion — extorsion, racket
  • kingpin — parrain, chef de réseau
  • to metastasise — métastaser, se répandre comme un cancer

Question

Qu'est-ce qui distingue l'État du gang ?

En HGG : un État peut-il perdre sa souveraineté de l'intérieur ?

p.56

The Telegram · chronique

  • HGG
  • Clémence

Chronique p. 56 « The Telegram — China is not ready for a post-American world »

Les dirigeants du Moyen-Orient sont furieux contre Trump, qui a lancé une guerre sans plan pour la terminer. Ils sont aussi déçus par Xi Jinping, qui n'a pas pesé pour la paix alors que son pays a un levier économique unique sur chacune des parties. La thèse de la chronique : la prudence de Xi est aussi révélatrice que la colère contre Washington — « la guerre est arrivée trop tôt pour la Chine », dont l'ascension repose encore sur un ordre commercial mondial garanti par la puissance américaine.

Exemples mobilisables

  • L'explication cynique, que la chronique admet en partie : tant que les forces américaines sont enlisées dans le Golfe et consomment des munitions difficiles à remplacer, le Pentagone a moins de porte-avions, de navires et de systèmes de défense antiaérienne pour embêter la Chine chez elle.
  • Le parallèle que font les Chinois bien introduits à Téhéran, à retenir : l'Iran est « une civilisation ancienne et fière qui ne se courbera jamais devant l'intimidation étrangère », comme la Corée du Nord, autre régime brutal qui a résisté des décennies aux sanctions. Or les dirigeants chinois détestent à la fois les sanctions et les changements de régime : ils sont soulagés de voir la « pression maximale » échouer.
  • Le prix du pétrole, chiffre daté : la Chine a reprise ses achats et concurrence durement les acheteurs asiatiques et européens sur le marché spot ; le Dated Brent atteint 132 dollars le baril selon Platts. Le conflit freine les flux d'investissements, d'énergie, de technologies vertes et d'infrastructures d'IA entre la Chine et le Golfe.
  • Le sommet des BRICS de Delhi, 12 septembre : Xi y fait un tour d'honneur — « cette guerre a infligé de graves pertes aux peuples de la région et ne sert pas les intérêts communs de la communauté internationale » — et met en avant ses « initiatives mondiales ». Leur résumé ironique par la chronique, à recopier : « le développement économique c'est bien, se mêler des affaires intérieures des pays c'est mal, promouvoir la démocratie occidentale c'est très mal ».
  • La limite structurelle des BRICS, argument précieux : le groupe fonctionne par consensus et ses dix membres comprennent la Chine, l'Iran et la Russie mais aussi des partenaires proches de l'Amérique comme les Émirats. Ils ne s'accordent pas sur la manière de ramener la paix dans le Golfe. « Les initiatives mondiales de la Chine sont pleines de formules ronflantes mais n'ont rien fait pour mettre fin à une guerre réelle. »
  • Le fait diplomatique le plus significatif : Trump ne cherche pas à contester les liens de la Chine avec la machine de guerre iranienne, et il a minimisé des informations selon lesquelles des images satellites chinoises auraient aidé l'Iran à frapper des bases aériennes américaines en Jordanie, répondant que l'Amérique fait à la Chine des choses tout aussi désobligeantes.
  • Les trois raisons pour lesquelles la Chine ne peut pas encore prendre le relais : sa marine ne va pas maintenir ouvertes les routes commerciales du Moyen-Orient ; sa diplomatie reste « prudente et opportuniste, pas structurante » ; et quand elle use de son poids économique pour contraindre, c'est pour défendre des intérêts nationaux étroits, pas pour changer la politique étrangère des autres.
  • Le pari de long terme, à citer comme thèse : les dirigeants chinois croient entrevoir un avenir où leur pays sera si riche, si fort et si dominant dans tant de technologies vitales que personne n'osera le défier sur aucun point. Une fois cette impunité acquise, ils espèrent que leur approche fondée sur les intérêts et l'obsession de l'ordre servira de modèle. « L'incompétence de M. Trump peut hâter ce jour. »
  • La conséquence pour les alliés régionaux : la crainte de l'abandon américain produit des effets réels — l'Arabie saoudite se couvre et approfondit ses liens de sécurité avec d'autres partenaires, de la Turquie au Pakistan.

Contrepoint

Marc Lynch, dans Foreign Affairs de septembre-octobre : l'ordre américain au Moyen-Orient est mort, et la recomposition passera par les puissances régionales — non par la Chine, ce qui recoupe la chronique, mais sans le pari de long terme sur Pékin. Mark Leonard, dans le même numéro, soutient au contraire que personne ne reprendra le rôle et que c'est là le fait nouveau. Et pour le camp qui voit une stratégie chinoise cohérente, Rush Doshi, The Long Game : Pékin mène un projet de déplacement de l'ordre en trois étapes, et sa prudence est une phase, pas une faiblesse — exactement la lecture que la chronique refuse.

Vocabulaire

  • to twist arms — forcer la main, faire pression
  • risk-averse — réfractaire au risque
  • impunity — impunité
  • to tut-tut — faire la leçon, désapprouver d'un air entendu

Question

Peut-on être puissant sans vouloir l'ordre ?

En HGG : la Chine est-elle une puissance révisionniste ou une puissance conservatrice ?

p.74

Sciences

  • Sciences
  • CG · humanité
  • Les deux

Sciences p. 74 « Organoids — Xenocortication », sur les travaux de Sergiu Pasca (Stanford), article publié dans Nature

Sergiu Pasca appelle cela la xénocortication. Le but n'est pas de fabriquer une souris intelligente : c'est d'étudier le développement précoce du cerveau humain, pratiquement et éthiquement impossible tant que le tissu est dans un humain, et indispensable pour comprendre l'origine de nombreuses maladies neurologiques. L'astuce tient à une propriété du vivant : les neurones suivent leur propre horloge interne, si bien que pendant les premiers mois de la vie de la souris les cellules greffées se comportent encore comme des cellules fœtales, alors que l'animal, lui, grandit.

Exemples mobilisables

  • Le premier résultat : la paralysie cérébrale par hypoxie, généralement causée par un accouchement difficile, à laquelle les neurones humains sont particulièrement sensibles. Les souris xénocorticales privées d'oxygène subissent des dommages sur leurs neurones humains et pas sur les neurones murins. La comparaison avec des témoins non modifiés et avec des animaux dépourvus de cortex mais sans cellules humaines compensatoires confirme l'effet différencié.
  • La suite annoncée : démence fronto-temporale, épilepsie, autisme. L'espoir est de faire de ces animaux des bancs d'essai pour des médicaments — les essais neurologiques sur animaux non modifiés ayant « un bilan notoire » de molécules prometteuses qui se révèlent inutiles.
  • Le dispositif éthique, à citer précisément : l'équipe a consulté neuroscientifiques, juristes et représentants de patients, au-delà du contrôle éthique normal pour ce type de travaux.
  • Les trois arguments par lesquels les chercheurs écartent le risque qu'une « qualité uniquement humaine » émerge chez l'animal, et c'est là tout le sujet de CG : (1) le décalage des rythmes de développement entre l'homme et la souris ; (2) le petit nombre de neurones humains que peut contenir un crâne de souris ; (3) la distance évolutive — le dernier ancêtre commun des souris et des humains date d'environ 70 millions d'années.
  • La phrase qui ouvre la vraie question, et qu'il faut garder telle quelle : « Si quelqu'un tentait quelque chose de semblable chez, disons, un singe, ce calcul changerait. Une telle expérience ne passerait certainement pas le contrôle éthique. Que cela se produise néanmoins quelque part, un jour, est une autre question. »
  • Le vocabulaire conceptuel à maîtriser : organoïde (tissu tridimensionnel cultivé à partir de cellules souches, qui reproduit partiellement un organe), chimère (organisme composé de cellules de deux espèces), cellules souches pluripotentes induites (des cellules adultes — ici de peau — reprogrammées pour redevenir capables de tout devenir).
  • Le cadrage philosophique disponible : la question n'est pas « la souris devient-elle humaine ? » mais « à partir de quelle quantité de tissu, de quel degré d'intégration, un être change-t-il de statut moral ? » Les trois garde-fous invoqués sont tous quantitatifs — durée, nombre, distance. C'est la faiblesse et l'honnêteté de la réponse : elle admet implicitement qu'il n'y a pas de frontière de nature, seulement des seuils.
  • Un rapprochement utile pour une copie : la Déclaration universelle sur le génome humain (UNESCO, 1997) parle du génome comme « patrimoine de l'humanité » ; le comité consultatif national d'éthique français a rendu plusieurs avis sur les embryons chimériques. La loi française de bioéthique de 2021 interdit la modification d'un embryon animal par insertion de cellules souches humaines conduisant à la naissance d'une chimère — l'expérience décrite ici n'aurait pas le même statut partout.

Contrepoint

Hank Greely (Stanford, droit et biosciences) et Insoo Hyun (Harvard, éthique des organoïdes) soutiennent que le seuil pertinent n'est pas la quantité de tissu mais la capacité de l'animal à souffrir d'une façon nouvelle, ce que les critères invoqués ici ne mesurent pas. Côté philosophie morale, Peter Singer ferait valoir que la frontière d'espèce n'a jamais été le bon critère — ce qui compte est la sentience, et donc l'argument des « 70 millions d'années » ne dit rien. À l'opposé, Michael Sandel, Contre la perfection, oppose à toute discussion de seuils une critique de l'attitude de maîtrise elle-même : le problème n'est pas où l'on s'arrête, c'est la disposition à tout tenir pour matériau. Et pour l'histoire de ces débats, Hans Jonas, Le Principe responsabilité.

Vocabulaire

  • organoid — organoïde, mini-organe cultivé
  • stem cell — cellule souche
  • murine — murin, relatif à la souris
  • to mitigate — atténuer, réduire un risque

Question

Où commence, et où s'arrête, l'humain ?

La frontière entre les espèces est-elle un fait ou une décision ?

p.72

Sciences

  • Sciences
  • Anglais
  • Edgar

Sciences p. 72-73 « AI superforecasters — Crystal balls give way to LLMs » + « Maths and AI — Axioms to grind »

« So long, suckers » — performances des cinq meilleures IA à la Metaculus Cup, relativement au meilleur humain, de 2024 à 2026.
« So long, suckers » — les cinq meilleures performances d'IA à la Metaculus Cup, rapportées au meilleur résultat humain (1 = meilleur humain) : la moyenne des IA rejoint la barre en 2026. The Economist, 19 septembre 2026, p. 73 — source : Metaculus

Le 5 septembre, pour la première fois, une IA a gagné la Metaculus Cup, la compétition de référence des prévisionnistes ; d'autres IA ont pris la deuxième et la cinquième place, laissant la troisième et la quatrième aux humains. Ces robots ne sont pas des modèles spécialisés : ce sont les mêmes grands modèles de langage que partout ailleurs, qui lisent la presse et interprètent les données comme un humain, mais plus largement et plus vite — et qui peuvent expliciter leur raisonnement, ce qui est précieux pour convaincre un décideur.

Exemples mobilisables

  • Les questions posées, qui donnent la mesure de l'exercice : un État américain ou un pays de l'UE va-t-il restreindre la construction de centres de données ? L'épidémie de hantavirus touchera-t-elle au moins cinq personnes qui n'étaient pas passagères du MV Hondius ? Combien coûtera le Brent ? Le score dépend de la distance entre la prévision et la réponse réelle, et de la durée pendant laquelle on est resté le plus proche.
  • La référence scientifique à citer : une étude de 2015 dans Perspectives on Psychological Science par Barbara Mellers (Pennsylvanie) et ses collègues a montré que les « superprévisionnistes » distinguaient les événements qui allaient ou non se produire 300 jours à l'avance aussi bien que les prévisionnistes ordinaires à 60 jours. Une analyse de juillet du Forecasting Research Institute conclut que les IA ont désormais atteint la parité avec eux.
  • Les trois astuces techniques, très utiles pour Edgar : (1) combiner des modèles de plusieurs éditeurs pour explorer des parties différentes d'une question, rassembler les données et débattre entre eux de la bonne réponse ; (2) donner au modèle des jeux de données ésotériques auxquels les modèles publics n'ont pas accès parce qu'ils sont derrière des péages (Mantic), ou noter la fiabilité passée des commentateurs pour choisir lesquels intégrer (Preseen) ; (3) et la seule chose qu'aucun humain ne peut faire : effacer la mémoire de son robot, lui donner un instantané des données d'une date passée, et rejouer l'événement autant de fois qu'on veut pour apprendre de ses erreurs.
  • L'économie du métier : une prévision produite par des superprévisionnistes humains peut coûter plus de 10 000 dollars et prendre une semaine. FutureSearch demande dix minutes et quelques dollars — même si d'autres, qui vendent aux hedge funds et aux gouvernements, facturent sûrement davantage.
  • La limite épistémique, magnifique pour une conclusion : les prévisions météorologiques deviennent aléatoires vers 15 jours à cause du chaos intrinsèque de l'atmosphère. Si les IA continuent de progresser, elles révéleront donc, « de façon contre-intuitive, quelle part de l'avenir est véritablement inconnaissable et quelle part n'est que pas encore connue ».
  • Les réserves honnêtes du journal : les humains de Metaculus ne sont pas forcément les meilleurs du monde ; la coupe a un horizon de quatre mois et ne teste donc pas la prévision à plusieurs années, qui intéresse les institutions ; et la frontière est floue, puisque les prévisionnistes humains utilisent déjà l'IA — Yann Riviere (Mantic) dit traiter celle de son entreprise « comme un autre prévisionniste professionnel ».
  • L'autre moitié du sujet, p. 73 : le 11 septembre, 25 médaillés Fields publient une lettre ouverte affirmant que l'IA pourrait ruiner les fondations de leur discipline. Motif : les entreprises résolvent des problèmes mathématiques pour étalonner la force de leurs modèles, non par curiosité intellectuelle, ce qui est « préjudiciable à la science des mathématiques et à la communauté mathématique ».
  • Le déclencheur, à raconter : le 8 septembre, une équipe d'OpenAI annonce avoir résolu le problème de Navier-Stokes, l'un des sept « problèmes du millénaire » choisis en 2000 par le Clay Mathematics Institute. Elle publie un article de 166 pages, produit avec des modèles non encore publics, et contenant fort peu des explications qu'un mathématicien fournit d'ordinaire. Deux chercheurs, Tristan Buckmaster et Levent Alpöge, qui travaillaient sur le même problème et s'en croyaient proches, ont été coiffés au poteau.
  • L'argument de fond des mathématiciens, et le meilleur de la fiche : la réponse définitive n'est qu'un aspect des mathématiques. Ce qui vaut souvent davantage, c'est que le chemin vers une démonstration importante fait naître d'autres questions et crée des domaines nouveaux. La formule de Hugo Duminil-Copin : « parachuter quelqu'un au sommet de l'Everest, ce n'est pas la même chose que de le gravir. »
  • L'analogie historique que le journal mobilise puis retourne : Socrate craignait que l'écriture rende les hommes paresseux quant à la mémoire ; on a craint la même chose des calculatrices (le calcul mental) et même du stylo à bille (le manque d'impact sensoriel sur le cerveau nuirait au style). Ces peurs paraissent risibles — l'écriture a augmenté la mémoire, elle ne l'a pas remplacée. Mais il y a une différence : le délestage cognitif est documenté. Travaux de Betsy Sparrow (Columbia, 2011) sur le réflexe de chercher sur Google au lieu de se rappeler ; étude plus récente de Michael Gerlich (SBS Swiss Business School) trouvant une « corrélation négative entre l'usage fréquent d'outils d'IA et les capacités de pensée critique ».
  • Le second danger, plus subtil, signalé par les signataires : les mathématiciens pourraient se mettre à travailler moins ouvertement pour éviter le sort de Buckmaster et Alpöge. Une technologie qui referme une discipline ouverte.
  • Et l'aveu du camp d'en face, à ne pas oublier : Terence Tao, l'un des signataires, a dit de l'IA dans une vidéo postée par OpenAI en mai : « Ça me permet d'expérimenter ; je vais essayer des choses plus folles. » Il précisait espérer que le travail serait partagé, comme le veut la tradition mathématique.

Contrepoint

Philip Tetlock, l'inventeur du concept de superprévisionniste (Expert Political Judgment, Superforecasting), a montré que ce qui distingue les bons prévisionnistes n'est pas la puissance de calcul mais un style cognitif — la révision fréquente de ses propres croyances. Question ouverte : un modèle qu'on ne peut pas contredire peut-il avoir ce style ? Nassim Nicholas Taleb objecterait que les concours de prévision ne mesurent que les événements calibrables et manquent par construction les ruptures qui comptent. Sur les mathématiques, l'argument de la lettre est celui de Michael Polanyi sur la connaissance tacite : ce qui se transmet dans une discipline n'est pas le résultat mais un savoir-faire non formulable, qu'une démonstration parachutée ne transmet pas.

Vocabulaire

  • to hedge one's bets — diversifier ses paris, se couvrir
  • chump change — de la petite monnaie, une somme dérisoire
  • to gazump — coiffer au poteau, rafler devant le nez
  • cognitive offloading — délestage cognitif, externalisation de la mémoire

Question

Savoir prévoir, est-ce comprendre ?

Une connaissance dont on ignore le chemin est-elle encore un savoir ?

p.80

Culture

  • Arts & cultures
  • CG · humanité
  • Les deux

Culture p. 80 « Handwriting — Learning curves »

Un homme tondant une pelouse faite de « a » cursifs, qui ressortent derrière la tondeuse en capitales d'imprimerie.
La tondeuse et les lettres : illustration d'ouverture de l'article. The Economist, 19 septembre 2026, p. 80

On croirait la question réglée par les tablettes. Elle ne l'est pas : la cursive revient. En 2010, le programme américain « Common Core » l'avait écartée au profit du clavier ; depuis, plus de la moitié des États l'ont rétablie, la Pennsylvanie et le New Jersey rejoignant cette année le Texas, la Californie et la Floride parmi ceux qui en imposent l'enseignement. Le journal donne trois raisons à ce retour : la science, la culture — et, plus récemment, l'IA.

Exemples mobilisables

  • L'argument scientifique le plus cité : Audrey van der Meer, neuroscientifique à l'Université norvégienne de sciences et de technologie, a comparé l'activité cérébrale d'enfants et de jeunes adultes en train d'écrire en cursive, de dessiner et de taper au clavier. Le cerveau est engagé « d'une manière complètement différente » quand on écrit à la main et quand on dessine, avec une activité dans les zones associées à l'apprentissage et à la mémoire. D'autres travaux montrent des bénéfices sur la lecture et l'orthographe.
  • La réserve, indispensable à citer : peu d'études comparent directement la cursive (lettres liées) à l'écriture scripte (lettres détachées). Steve Graham (Arizona State) est sceptique : il paraît « improbable que le fait d'écrire les lettres dans un tracé particulier vous rende cognitivement plus capable ». Le meilleur argument pour la cursive serait la vitesse — sauf que certaines études trouvent que la méthode la plus rapide consiste à mélanger lettres liées et détachées.
  • L'argument culturel : la crainte que les jeunes ne puissent plus déchiffrer l'écriture de leurs ancêtres ou les documents historiques. Aux États-Unis, on invoque la calligraphie de la Constitution et de la Déclaration d'indépendance : savoir la lire ferait des citoyens « informed and engaged ». Le journal ajoute sèchement : « though typed versions are available ».
  • L'argument de 2026, le plus intéressant : certains partisans de la cursive suggèrent qu'insister sur l'écriture manuscrite rendrait plus difficile de faire faire ses devoirs par une IA. Et la raison de fond, donnée par Graham : les enseignants tiennent à ce que les chatbots ne remplacent pas l'écriture des enfants, parce que « écrire, c'est penser » — cela aide les jeunes, et les adultes, à organiser l'information et à faire venir des idées.
  • L'argument matériel, très concret : la cursive convenait aux outils du passé. Les scribes soignaient leur plume : elle durait plus longtemps et faisait moins de pâtés s'ils ne la levaient pas entre les lettres. Quand sont arrivées les plumes métalliques puis le stylo à bille, les écritures simples se sont répandues. La forme des lettres est une conséquence de la technologie du geste.
  • Le panorama international : des provinces canadiennes et argentines ont rétabli la cursive ou l'enseignent plus tôt ; le Royaume-Uni, où elle s'apprend vers sept ans, a introduit un nouveau « cadre de l'écriture » en 2025 ; l'Italie et la Suède reviennent des écrans aux livres et aux notes manuscrites ; en France, les enseignants enseignent souvent une cursive ornée ; au Vietnam, les cours d'écriture et de calligraphie sont en plein essor.
  • L'objection budgétaire, celle qui tranchera : la cursive consomme du temps de classe. Et Kathleen Wright (Handwriting Collaborative) note que de jeunes enseignants ne l'ont pas eux-mêmes bien apprise : il faut donc les former. Ce temps pourrait aller à d'autres compétences, ou à des écritures plus simples.
  • La chute de l'article, à recopier pour le plaisir : en sortant de l'école, l'écriture change de toute façon — certains gardent les boucles, d'autres passent à des lettres carrées ; « après quelques années de travail et de clavier, beaucoup découvrent qu'ils ne savent presque plus tenir un stylo. Ils se demandent si l'école leur a appris — et apprendra à leurs enfants — the write stuff. »
  • Les mises en bouche du début, mobilisables comme exemples : Confucius — « méfiez-vous de l'homme dont l'écriture ondule comme un roseau dans le vent » ; l'écriture de Tolstoï, brouillonne et fortement penchée, laissant des manuscrits « aussi denses et complexes que ses romans » ; celle d'Hemingway, qui descendait en biais dans la page « quelle que soit la quantité d'alcool consommée ».

Contrepoint

Anne Mangen (Stavanger) a montré que la lecture sur écran et sur papier ne produisent pas la même compréhension, ce qui appuie l'idée que le support n'est pas neutre — un renfort pour la thèse de l'article. À l'inverse, Steve Graham, cité ici, a consacré sa carrière à montrer que ce qui compte est la fluidité du geste, pas son style : le temps passé à apprendre les boucles est du temps perdu. Sur le fond philosophique, Walter Ong, Oralité et écriture, et Bernard Stiegler sur les « hypomnémata », les supports extérieurs de mémoire : toute technique de l'esprit est à la fois une perte et un gain, ce qui est exactement l'argument de Socrate dans le Phèdre — que le journal cite à propos des mathématiques, deux pages plus tôt.

Vocabulaire

  • cursive — écriture cursive, lettres liées
  • penmanship — art de bien écrire, calligraphie appliquée
  • to shun — écarter, bouder, rejeter
  • loopy — à boucles (et, familièrement, farfelu)

Question

Écrire, est-ce penser ?

La transmission a-t-elle besoin d'un geste ?

p.82

Nécrologie

  • CG · humanité
  • Anglais
  • Les deux

Nécrologie p. 82 — journaliste et militante des droits des femmes, morte le 2 septembre 2026 à 92 ans

Portrait de Gloria Steinem, cheveux longs et lunettes d'aviateur.
Gloria Steinem : les cheveux longs et les lunettes d'aviateur « qui paraissaient si glamour » étaient d'abord destinés à cacher son visage. The Economist, 19 septembre 2026, p. 82

La nécrologie raconte une vie par ses objets : un costume de satin bleu trop serré, une couverture de magazine, une main qui nourrit une mère malade. Steinem voulait écrire la politique, ce qui était alors réservé aux hommes, mais « du point de vue d'une femme ». En 1971, elle cofonde le magazine qui fait exactement cela.

Exemples mobilisables

  • Ms magazine, 1971 : écrit et dirigé par des femmes. La couverture du numéro d'essai portait la déesse Kali en pleurs et enceinte, ses huit bras bleus brandissant la complexité ridicule des tâches féminines — une horloge, un téléphone, un miroir, une poêle, un volant, une machine à écrire, un râteau, un fer à repasser. La couverture du premier vrai numéro montrait Wonder Woman, que DC Comics venait de priver de ses pouvoirs, repartant avec son lasso magique. Au sommaire : « De l'argent pour le travail domestique », « Les poils : la dernière frontière », et une liste de femmes célèbres déclarant « Nous avons avorté ». Le tirage initial de 300 000 exemplaires fut épuisé en huit jours.
  • Le déclic, qui est le cœur de la fiche : elle avait elle-même avorté à Londres en 1957, où c'était aussi illégal qu'en Amérique, et n'en avait jamais parlé à personne — « c'était son choix, sa vie ». En 1969, envoyée couvrir une réunion de femmes à Greenwich Village, elle les trouve en train de parler de leurs propres avortements. Elle y découvre « le pouvoir réconfortant de sœurs qui parlent ensemble, comparent leur adversité, révèlent ce qu'elles ne peuvent pas dire aux hommes ». Ms devait être ce forum à l'échelle d'un pays ; sa mission personnelle fut d'organiser des « cercles de parole » dans les librairies, les centres commerciaux et les campus.
  • La politique : la même année, avec Betty Friedan et deux élues démocrates, Bella Abzug et Shirley Chisholm, elle fonde le National Women's Political Caucus, dont l'objet est de faire élire des femmes. Son programme : salaire égal à travail égal, crèches accessibles ou gratuites, contrôle plus strict de la pornographie, droit de choisir — le tout garanti par l'Equal Rights Amendment, qui aurait inscrit l'égalité juridique dans la Constitution.
  • Le bilan, à donner tel quel parce qu'il est en partie un échec : l'ERA n'est jamais devenu loi malgré la ratification de nombreux États ; Roe v. Wade a légalisé l'avortement dans tout le pays en 1973 avant d'être renversé en 2022 ; une candidate à la présidence « fut follement écartée au profit d'un despote machiste ». Mais les femmes sont devenues « des agents libres par beaucoup d'autres voies ».
  • Le détail biographique qui explique tout le reste : ses parents divorcent quand elle a dix ans, mais son père s'était occupé d'elle chaque fois que sa mère, psychiquement fragile, ne pouvait pas. Pendant sept ans après le départ du père, c'est elle qui nourrissait sa mère alitée, avec des sandwichs à la mortadelle et des tartes de supermarché ; jusqu'en terminale, sa scolarité fut décousue. Famille itinérante, au gré du commerce d'antiquités du père : « pour elle, s'installer était toujours temporaire, et la route était sa maison. » Elle disait que ses années sur les routes américaines lui rappelaient les villages parcourus à pied avec des amis en Inde, à la fin des années 1950, pour parler de Gandhi aux pauvres.
  • La fêlure, que la nécrologie ne cache pas : elle était terrifiée par la prise de parole en public et avait très peu d'estime d'elle-même. Ses cheveux longs et ses lunettes d'aviateur étaient « d'abord conçus pour cacher son visage ». Elle se demandait si elle craquerait un jour comme sa mère. Les médias en firent la dirigeante photogénique du mouvement, étiquette dont elle ne voulait pas — et qui provoqua sa rupture avec Friedan et la division de la campagne.
  • Le geste politique le plus fin, très utilisable sur le thème de l'humanité : elle préférait voyager avec une compagne qui n'avait pas « sa précision de langage de classe moyenne » ni son magna cum laude de Smith College — quelqu'un capable d'argumenter du point de vue d'une femme pauvre ou noire, « pour montrer que la lutte de libération était celle de toutes les femmes, partout ».
  • La chute, un modèle d'écriture : « Elle n'était pas une haïsseuse d'hommes. Elle avait eu assez de relations heureuses pour savoir que les hommes savent aussi prendre soin. » Puis : quand elle s'est enfin mariée, en 2000, ce n'est pas elle qui avait changé, c'est la culture. « Plutôt que d'être fière d'elle, elle était fière d'elles. » Et la dernière phrase, qui referme le costume bleu du début : « Le Playboy Club de New York, avec ses costumes de lapine si serrés et ses petites queues blanches si pinçables, a fermé en 1986. »

Contrepoint

bell hooks, Ne suis-je pas une femme ? et Feminist Theory: From Margin to Center : le féminisme de la deuxième vague, celui de Ms, parlait au nom de « toutes les femmes » depuis la position d'une femme blanche diplômée ; le passage où Steinem choisit une compagne de voyage capable de parler pour les autres est, vu de là, l'aveu du problème plus que sa solution. Kimberlé Crenshaw et l'intersectionnalité formalisent cette critique. Sur le travail domestique, Silvia Federici (Le Capitalisme patriarcal) est allée bien plus loin que « de l'argent pour le travail domestique ». Et pour la controverse interne au mouvement, la rupture avec Betty Friedan (La Femme mystifiée) est un objet d'étude en soi : elle porte sur la représentation — qui parle au nom d'un mouvement, et ce que la photogénie fait à une cause.

Vocabulaire

  • undercover — sous couverture, incognito
  • searing — brûlant, cinglant (un exposé searing)
  • to fulminate — fulminer, dénoncer avec véhémence
  • man-servicer — celle qui est au service des hommes (mot du mouvement)

Question

A-t-on besoin de parler pour exister ?

Qui peut parler au nom de l'humanité ?

p.61

Bartleby · hors programme

  • Ne sert à rien, et c'est volontaire

Chronique Bartleby p. 61 « Sleep like a pro » — le compte rendu, fictif, d'un programme d'entreprise sur le sommeil

Bartleby écrit sous la forme d'une note interne : « Chers collègues, j'ai le plaisir de vous annoncer que les résultats de notre essai Sleep Into The Future sont arrivés. » Suivent les conclusions d'une entreprise qui a voulu rendre ses salariés mieux reposés, et qui y est parvenue exactement à l'envers.

La suite

  • Volet « Waking Hours » : des volontaires ont expérimenté le sommeil pré-industriel, réveil à 2 heures du matin pour travailler deux heures avant un second sommeil. « Certains se sont adaptés à ce rythme ; d'autres n'ont pas réussi à se rendormir et sont entrés dans un état d'épuisement catatonique. Au moins un gros contrat s'est évaporé quand le second sommeil de notre commercial a eu lieu au milieu d'un rendez-vous client. »
  • L'effet de cascade, et c'est le seul vrai résultat de l'essai : quand les cadres ont commencé à envoyer des courriels et des messages à 3 heures, des collaborateurs plus juniors qui ne participaient pas à l'essai se sont levés plus tôt pour répondre vite ; leur activité avant l'aube en a poussé d'autres à commencer plus tôt encore. « En tenant compte de cet effet de cascade, nous pensons que la qualité du sommeil dans l'organisation dans son ensemble a baissé. »
  • Les bracelets et bagues connectés : un cinquième des collègues n'a pas réussi à les faire fonctionner, « ce qui suggère un inquiétant manque de maîtrise technologique » — d'où un second programme de formation, Appiness at Work. Parmi ceux qui y sont arrivés, beaucoup « se sentaient parfaitement reposés jusqu'à ce que leur bracelet leur annonce une nuit épouvantable », et d'autres ont appris qu'ils avaient dormi comme des bébés alors qu'ils étaient restés éveillés à s'inquiéter de la qualité de leur sommeil.
  • Le comprimé de magnésium : envoyé à un sous-groupe, « mais en raison d'une erreur regrettable, nous avons indiqué des doses très supérieures à celles recommandées. Le magnésium peut avoir un effet laxatif ; cet essai est par conséquent annulé. »
  • Le spray à la lavande : jugé « globalement agréable », sans effet mesurable. « Un membre du service juridique s'est accidentellement aspergé le visage et a dû se rendre à l'hôpital par précaution. Un contentieux est en cours, et nous recommandons de ne plus utiliser les juristes comme cobayes. »
  • Les recommandations, qui sont la vraie chute : mettre des aides au sommeil à disposition de qui en demande, laisser les gens s'échanger des conseils de façon informelle — « certains ont recommandé des choses à écouter pour s'endormir : les versions audio de toutes les publications de la Banque mondiale, les interviews d'après-match et absolument toutes les conférences téléphoniques d'information aux investisseurs ». En revanche, « suivre le comportement des salariés en pleine nuit est intrusif, et imposer des solutions uniformes est inefficace. Avant de déployer ce programme plus largement, nous devrions vraiment dormir dessus. »