Revue de presse  ·  pour Clémence & Edgar

Foreign Affairsnuméro de septembre-octobre 2026

Vol. 105 · n° 5232 pagesCouncil on Foreign Relations

p.8

Essai

  • HGG
  • CG · humanité
  • Anglais
  • Clémence

Essai p. 8-25 « How Alliances Survive — The Case Against Pessimism and the Path to a New Allied Order », par Kurt M. Campbell et Rush Doshi

Drapeaux des alliés des États-Unis, déchirés, sous une pluie battante.
Les drapeaux alliés sous l'orage, illustration d'ouverture de l'essai. Foreign Affairs, septembre-octobre 2026, p. 9 — illustration Rob Dobi

Deux anciens responsables de l'administration Biden soutiennent que le pessimisme sur l'avenir des alliances américaines est exagéré. Leur thèse : les alliances n'ont jamais tenu par le sentiment, la confiance ou les valeurs partagées, mais par des réalités matérielles — et celles-ci tirent aujourd'hui plus fort qu'avant. Le choc Trump ne les détruira pas ; il pourrait, comme les crises précédentes, produire la réforme qu'elles réclament, ce qu'ils appellent l'« allied scale », la mise en commun des capacités.

Exemples mobilisables

  • Ce que l'administration a fait en moins de deux ans, selon les auteurs : menacé de s'emparer du Groenland, menacé de quitter l'OTAN, retiré des troupes d'Allemagne, pesé sur des élections alliées, taxé ses amis.
  • Citations utiles : Mark Carney, « l'ancienne relation que nous avions avec les États-Unis est terminée » ; Ursula von der Leyen, « l'Occident tel que nous le connaissions n'existe plus » ; le ministre singapourien de la défense — les États-Unis sont passés de partenaire à « landlord seeking rent », propriétaire qui réclame son loyer.
  • L'argument de l'âge d'or qui n'a jamais existé : Suez 1956 (Washington menace la livre sterling pour arrêter une intervention alliée) ; 1966, la France quitte le commandement intégré ; années 1970, l'amendement Mansfield, qui aurait réduit de moitié les forces américaines en Europe, passe de justesse ; doctrine de Guam 1969 et retrait de 20 000 hommes de Corée ; ouverture vers Pékin en 1972, qui prend Taipei et Tokyo de court.
  • Sur l'économie : le « choc Nixon » d'août 1971 (fin de la convertibilité du dollar en or + surtaxe de 10 % à l'importation) et les accords du Plaza, 1985 — en trois ans le yen double face au dollar, un ajustement bien plus brutal que les 15 % de droits de douane actuels.
  • Sondages : la part d'Américains estimant que Washington doit décider avec ses alliés est à son plus haut en 50 ans (Chicago Council, série depuis 1974) ; la conviction que les alliances sont « très efficaces » passe de 32 % à 55 % entre 2016 et aujourd'hui. Côté européen (ECFR), une majorité dans 13 pays sur 15 pense que la relation « redeviendra meilleure » après Trump ; moins d'un tiers croit que les dégâts survivront à son départ.
  • Convergence des menaces : l'OTAN qualifie désormais la Chine de « decisive enabler » de la guerre russe ; les quatre partenaires indo-pacifiques (Australie, Japon, Nouvelle-Zélande, Corée du Sud) assistent régulièrement à ses sommets. Macron sur les surcapacités chinoises : elles « tuent littéralement une grande part de l'industrie européenne ». Merz évoque un nouvel accord du Plaza pour réévaluer le yuan.
  • Liens qui se resserrent malgré le de-risking : les États-Unis absorbent 20 à 30 % des exportations alliées ; sur cinq ans les exportations vers la Chine reculent d'environ 15 % (Europe) et 20 % (Japon, Corée, Inde) tandis que celles vers les États-Unis progressent d'environ 30 % (Europe, Corée, Inde).
  • Technologie : trois hyperscalers américains (Amazon, Google, Microsoft) tiennent environ deux tiers du marché mondial du cloud ; les fournisseurs européens à peine 15 % de leur propre marché domestique. Dépenses d'infrastructure IA prévues en 2026 : plus de 700 milliards de dollars pour les hyperscalers américains contre environ 13 milliards de dépenses souveraines européennes. À l'inverse, les États-Unis restent dépendants des machines de lithographie néerlandaises, de l'optique allemande, des produits chimiques japonais et des usines taïwanaises.
  • Défense : plus de 80 % de l'effort de réarmement européen de 860 milliards de dollars est ouvert aux entreprises américaines ; la part des marchés de défense européens allant à des firmes américaines est passée d'environ 28 % (2019-21) à 51 % (2022-24). Taïwan demande 25 milliards de dollars d'armes nouvelles.
  • L'échelle chinoise, chiffrée : deux fois la capacité manufacturière américaine, une économie 30 % plus grande en parité de pouvoir d'achat, la première marine du monde, un excédent commercial de 1 200 milliards de dollars. Une coalition alliée pèserait plus du double du PIB chinois en PPA et la moitié de la production manufacturière mondiale contre un tiers pour la Chine.
  • Les cinq ordres possibles, à recopier tels quels : multipolarité hobbesienne, sphères d'influence, concert des puissances, prééminence chinoise partielle (la plus probable selon eux), et l'allied scale. Argument fin : la preuve que la cinquième option est plausible, c'est l'énergie que Pékin met à l'empêcher (Wohlforth, Victoria Tin-bor Hui sur les stratégies de division des coalitions).
  • Le « vrai deep state » : planificateurs militaires, officiers de renseignement, spécialistes du contrôle des exportations, banquiers centraux, négociateurs commerciaux, ingénieurs de normalisation. Lent à construire, donc lent à défaire. C'est un argument d'histoire administrative — utilisable très largement.

Contrepoint

Mark Leonard, dans le même numéro, p. 26 (voir le sujet suivant) : l'ordre est déjà abandonné, ceux qui parlent de le réparer parlent comme des architectes dans un monde d'artisans. Le numéro organise lui-même la controverse — c'est une aubaine pour une copie. Voir aussi Robert Kagan, cité ici comme ayant prononcé l'éloge funèbre de l'époque où les alliés suivaient Washington, et Stephen Walt ou John Mearsheimer pour la thèse réaliste que les alliances suivent les rapports de force et rien d'autre.

Vocabulaire

  • forbearance — patience, indulgence, retenue
  • burden sharing — partage du fardeau (des dépenses de défense)
  • to de-risk — réduire son exposition, se désengager prudemment
  • hedging — couverture, stratégie de précaution (ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier)

Question

Peut-on fonder une communauté sur l'intérêt seul ?

En HGG : les alliances des États-Unis sont-elles un instrument de puissance ou une charge ?

p.26

Essai

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Essai p. 26-39 « The Abandoned Order — Learning to Live in a Post-American World », par Mark Leonard

Leonard soutient que nous ne vivons pas un interrègne entre un ordre américain et un ordre chinois, mais une période sans ordre du tout. Il distingue le désordre — où l'on viole des règles que l'on reconnaît encore — de ce qu'il nomme l'« un-order », où l'on agit sans référence à aucun cadre commun. Trois forces : fragmentation, contagion, étranglement. Et deux manières d'y répondre : celle de l'architecte, qui dessine des plans, et celle de l'artisan, qui improvise. Les Européens, dit-il, sont restés architectes.

Exemples mobilisables

  • Les deux piliers de Kissinger : un équilibre des puissances à peu près stable, et un ensemble de règles admises sur ce que les États peuvent ou ne peuvent pas faire. Les deux s'effritent — Washington n'a même pas pu réouvrir le détroit d'Ormuz face à un Iran militairement diminué.
  • Fragmentation épistémique : les parties au conflit avec l'Iran n'arrivent pas à s'accorder sur l'existence même d'un cessez-le-feu, ni sur qui a gagné. Sans réalité partagée, pas de diplomatie.
  • La médiation change de mains : plus des diplomates, mais un promoteur immobilier américain (Steve Witkoff), un banquier russe (Kirill Dmitriev), le chef d'état-major pakistanais (Asim Munir). On gèle les conflits, on ne les règle plus.
  • Prolifération : Leonard écrit que le TNP pourrait cesser de contraindre et que l'Allemagne, l'Iran, la Pologne, l'Arabie saoudite et la Corée du Sud pourraient chercher l'arme nucléaire d'ici vingt ans.
  • Fragmentation des marchés : en avril, le Brent à terme s'échange autour de 113 dollars le baril quand des cargaisons physiques se vendent jusqu'à 144 — un écart normalement de quelques dollars. Divergences aussi entre les marchés de l'or de Londres et de New York. Il prévoit la part du dollar dans les réserves de change sous les 50 %.
  • Contagion : en 2003, la France et l'Allemagne s'opposent à la guerre en Irak sans que cela touche au renseignement, au commerce ou à l'OTAN. Aujourd'hui, Trump menace de droits de douane les alliés qui contestent sa revendication sur le Groenland : le compartimentage a disparu. Après les frappes sur l'Iran, Téhéran et ses alliés frappent Bahreïn, Oman, la Jordanie, le Koweït, le Qatar, l'Arabie saoudite, la Turquie, les Émirats — et Chypre. Les Émirats, irrités par la proximité du Pakistan avec l'Iran, exigent le remboursement anticipé de 3,5 milliards de dollars de dette et expulsent des milliers de travailleurs pakistanais.
  • Étranglement, le cœur du sujet pour l'HGG : le contrôle des chokepoints devient « un marqueur de puissance, au même titre que le PIB et la taille de l'armée ». 2022 : exclusion de banques russes de SWIFT et gel de 300 milliards de dollars de réserves de la banque centrale — le dollar retourné contre un pays du G20. Fin 2025 : la Chine adopte sa propre version de la foreign direct product rule américaine et s'arroge le droit d'autoriser la vente de tout aimant, où que ce soit, contenant ne serait-ce que des traces de matière chinoise.
  • Les goulets, en chiffres : Ormuz, 20 % du pétrole et du GNL mondiaux ; plus de 55 % du maïs, blé, riz et soja échangés passent par au moins un détroit maritime ; la Chine produit la très grande majorité des principes actifs pharmaceutiques. Fermer un goulet en congestionne les autres : Ormuz a renvoyé le pétrole par le cap de Bonne-Espérance, et une fermeture simultanée de Suez et Malacca n'aurait aucune solution viable.
  • Les leviers européens qu'il propose, très citables : retenir les mises à jour logicielles de la flotte Airbus chinoise, ce qui immobiliserait plus de la moitié des avions commerciaux du pays ; couper l'accès au marché aux réseaux sociaux américains ; pour Taïwan, restreindre son industrie des semi-conducteurs.
  • Architecte contre artisan : la Chine agit déjà en artisan — elle détourne l'Union internationale des télécommunications pour inscrire des normes favorables à la surveillance, crée l'OCS et les BRICS+. L'Europe, elle, reconstruit un organe d'appel de l'OMC et porte plainte contre les droits de douane américains, « l'équivalent de crier dans le vide ». Il suggère que l'UE demande le statut d'observateur aux BRICS+ ou à l'ASEAN, comme la Chine l'a fait au Conseil de l'Arctique.
  • Une phrase à garder : « la compétition pour dominer les technologies renouvelables a probablement plus fait contre les émissions que toutes les COP réunies. »
  • Le corridor de Lobito (Afrique centrale minière vers l'Atlantique) contre les grands accords commerciaux type UE-Mercosur : des nœuds d'infrastructure plutôt que des traités qui prennent des décennies.

Contrepoint

Campbell et Doshi, p. 8 du même numéro : le pessimisme risque de devenir une prophétie auto-réalisatrice, et les forces matérielles rapprochent les alliés plus vite qu'elles ne les séparent. Sur la thèse de la fin des règles, G. John Ikenberry (After Victory, A World Safe for Democracy) défend l'idée inverse : l'ordre libéral est une institution robuste, pas un service rendu par une puissance. Et sur les goulets d'étranglement, Henry Farrell et Abraham Newman (weaponized interdependence, Underground Empire) ont formalisé avant lui ce que Leonard décrit — à citer pour montrer qu'on connaît la littérature.

Vocabulaire

  • chokepoint — goulet d'étranglement, point de passage obligé
  • to hedge — se couvrir, ménager plusieurs options
  • disinhibition — désinhibition, lever des interdits
  • makeshift — de fortune, improvisé

Question

Une société peut-elle tenir sans règles communes ?

En HGG : le contrôle des routes et des goulets d'étranglement est-il devenu le premier attribut de la puissance ?

p.54

Essai

  • HGG
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Essai p. 54-69 « The End of the American Middle East — Iran and the Last Gasp of a Failed Order », par Marc Lynch

Un aigle américain emportant une carte du Moyen-Orient fracturée en morceaux.
L'aigle et la carte en morceaux, illustration d'ouverture de l'essai. Foreign Affairs, septembre-octobre 2026, p. 55 — illustration Ben Jones

Lynch soutient que l'ordre régional mis en place par Washington après la guerre du Golfe de 1990-91 est fini. Non pas dévié par Trump, mais poussé à sa conclusion logique : sa raison d'être était de contenir l'Iran en protégeant Israël, et la guerre a démontré qu'on n'y parvient pas par la force. Le marché de sécurité qui justifiait les bases américaines est rompu. Sa thèse : l'effondrement d'un ordre est aussi une occasion d'en construire un autre — à condition de renoncer au triptyque soutien aux autocrates, impunité des alliés, endiguement militarisé des ennemis.

Exemples mobilisables

  • Structure de l'ordre de 1991 : un bloc américain incluant Israël, la Turquie et presque tous les États arabes ; en face un bloc informel — Iran, Syrie des Assad, Hamas, Hezbollah, Houthis. Remarquablement stable pendant trois décennies.
  • Le bilan pour la région, à opposer au bilan pour Washington : Israël n'a plus affronté de menace étatique depuis 1973 ; le pétrole a coulé à prix raisonnable ; aucune grande puissance rivale n'a contesté la primauté américaine. Mais : douze ans de sanctions et de bombardements sur l'Irak, l'invasion de 2003, et des guerres catastrophiques au Liban, en Libye, au Soudan, en Syrie et au Yémen. « Selon presque tous les indicateurs économiques, politiques et de développement, le Moyen-Orient sous domination américaine a fait moins bien que n'importe quelle autre région. »
  • Le mécanisme central, très réutilisable : les garanties de sécurité américaines créent un aléa moral. Protégés de l'invasion, les alliés peuvent poursuivre leurs propres projets sans crainte de conséquences — d'où l'incapacité répétée de Washington à retenir Israël ou à empêcher ses alliés arabes d'aller contre ses objectifs affichés.
  • Fissures datées : 2010-11, les soulèvements arabes apprennent aux régimes qu'ils ne peuvent pas compter sur Washington contre une menace intérieure (chute de Moubarak) ; 2019, pas de riposte américaine à l'attaque des raffineries saoudiennes ; 2022, drones houthis sur les Émirats ; 2017, le blocus du Qatar mené par Abou Dhabi et Riyad casse le front anti-iranien de la « pression maximale ».
  • Accords d'Abraham (2020) : Bahreïn et les Émirats d'abord, le Maroc ensuite, le Soudan par un accord jamais formalisé. Trump rompt avec ses prédécesseurs en découplant la normalisation de la question palestinienne.
  • L'effet de la guerre sur le Golfe : l'Iran frappe tous les États du Golfe mais concentre son feu sur les signataires des accords d'Abraham. « En quelques semaines », il endommage, détruit ou rend inutile une grande part de l'archipel de bases qui fondait la primauté américaine. Les États-Unis assistent sans agir à la fermeture d'Ormuz.
  • L'escalade environnementale, argument fort : Washington a bombardé des installations de stockage d'eau iraniennes et Israël des dépôts pétroliers ; si Téhéran avait répliqué sur les installations d'eau ou les sites nucléaires du Golfe, la région pouvait devenir inhabitable. C'est la définition d'un allié qui joue avec l'avenir de ses partenaires.
  • La recomposition à venir : non plus une coalition anti-iranienne dirigée par Washington, mais une rivalité Émirats-Arabie saoudite. Avant la guerre, Riyad mobilisait déjà une coalition avec l'Égypte, le Pakistan, le Qatar et la Turquie face à l'axe émirato-israélien soutenu par les États-Unis. Désaccords en cours : la Syrie post-Assad (Riyad soutient, Abou Dhabi hostile) et le Yémen.
  • Pression par le bas : en Égypte, hausse des prix du carburant et de l'alimentation, pertes considérables de recettes du canal de Suez, crise budgétaire et chômage préexistants. Lynch juge possible une vague de protestation comparable à celle d'il y a quinze ans.
  • Chiffres politiques américains : sondage Quinnipiac de juin — près de deux tiers des démocrates et plus de la moitié des indépendants jugent les États-Unis trop favorables à Israël ; mi-juillet, plus de la moitié des démocrates de la Chambre votent une coupe de l'aide militaire à Israël.

Contrepoint

F. Gregory Gause III, dans le même numéro, p. 70 (« The New Old Middle East — Wars of Sound and Fury ») : tout a changé et rien n'a changé. Les puissances extérieures jouent toujours leur jeu d'équilibre dans des États arabes faibles, le conflit irano-israélien perdure, la question palestinienne reste ouverte, et les États-Unis n'ont ni la capacité ni la volonté d'imposer un ordre mais restent trop impliqués pour partir. Sa formule : « des États faibles ne peuvent pas faire une paix durable », et le compte à rebours de la prochaine guerre a déjà commencé. Le numéro vous offre ainsi les deux lectures : rupture d'ordre (Lynch) contre reproduction d'un désordre ancien (Gause).

Vocabulaire

  • last gasp — dernier souffle, dernier sursaut
  • moral hazard — aléa moral (être protégé des conséquences de ses actes)
  • foot-dragging — traînage de pieds, obstruction passive
  • to lean on someone — faire pression sur quelqu'un

Question

Faut-il être protégé pour être libre ?

En HGG : un ordre régional peut-il reposer durablement sur des garanties de sécurité extérieures ?

p.84

Essai

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  • Anglais
  • Clémence

Essai p. 84-96 « The Next Global Economic Crisis Could Be Made in China — How Overcapacity Ends », par Michael B. G. Froman

Froman ne parle pas d'un déséquilibre commercial mais d'un problème d'arithmétique : une stratégie fondée sur une croissance des exportations deux ou trois fois plus rapide que la croissance mondiale finit par manquer de clients. Sa thèse : la capacité du monde à absorber la surcapacité chinoise approche d'un point de rupture, et quand il cédera, le choc frappera d'abord la Chine mais se propagera à tous ses partenaires. « Pékin a dépassé son propre modèle économique. »

Exemples mobilisables

  • L'excédent commercial chinois atteint près de 1 200 milliards de dollars en 2025 — le plus important jamais enregistré — et croît trois fois plus vite que le commerce mondial de biens. Sur les deux premiers mois de 2026, il progresse encore de plus de 20 % en glissement annuel, quand le FMI n'attend que 3,1 % de croissance mondiale.
  • La Chine représente environ 30 % de la production industrielle mondiale et devrait atteindre 45 % en 2030 (rapport ONU, 2024). Sans précédent historique, hors États-Unis au lendemain de 1945. Rapporté au PIB mondial, son excédent manufacturier dépasse la somme des excédents allemand et japonais à leur maximum des années 1980.
  • L'OCDE estime que 60 % des gains chinois de parts de marché manufacturières viennent de subventions publiques. Près de 30 % des entreprises industrielles chinoises sont en perte (contre 20 % avant la pandémie), et jusqu'à 34 % dans les secteurs prioritaires de « Made in China 2025 ». Le système leur permet de vendre jusqu'à 30 % moins cher que leurs concurrents.
  • Le mot à retenir : neijuan, « involution » — une concurrence si excessive qu'elle pousse les entreprises à la limite pour des rendements toujours plus faibles. Les collectivités locales soutiennent des entreprises insolvables pour préserver l'emploi et les recettes fiscales ; les banques d'État reconduisent leur dette. Une machine industrielle qui ne peut ni s'arrêter ni ralentir, et qui ne peut pas continuer.
  • La notion théorique : l'économiste Yasheng Huang parle d'une économie d'« avantage absolu » — la Chine concurrence simultanément les États-Unis sur l'IA, les véhicules électriques et l'électronique, et les pays les plus pauvres d'Afrique sur le textile et la quincaillerie. C'est la négation de l'avantage comparatif : même la Corée du Sud et Taïwan avaient abandonné le bas de gamme quand leurs salaires ont monté.
  • Le cas allemand, à connaître par cœur : exportations allemandes vers la Chine au plus bas depuis dix ans en 2025, -9,3 % sur un an et -23 % par rapport au pic de 2022 (Rhodium). Exportations automobiles allemandes vers la Chine : -66 % entre 2022 et 2025, pendant que les exportations chinoises de véhicules doublaient, faisant de la Chine le premier exportateur automobile mondial. Gesamtmetall (décembre 2025) : la métallurgie et l'électrotechnique allemandes perdent près de 10 000 emplois par mois. Volkswagen envisage jusqu'à 100 000 suppressions, soit près d'un sixième de ses effectifs, et l'arrêt de quatre usines.
  • La formule de Daniel Rosen à recopier : ce qui se joue en Allemagne, c'est « Hillbilly Elegy avec des caractéristiques allemandes » — la destruction d'une industrie qui fait partie de l'identité nationale.
  • La riposte européenne : droits compensateurs jusqu'à 35,3 % sur les véhicules électriques chinois (octobre 2024) ; Industrial Accelerator Act en mars, avec des exigences de contenu « Made in EU » et des transferts de technologie obligatoires ; projet d'obliger les entreprises européennes à disposer d'au moins trois sources d'approvisionnement dans les secteurs critiques. Le chancelier allemand envisage un mécanisme de type Section 301 américaine.
  • Le Forum on Resource Geostrategic Engagement, coalition de dizaines de pays pour des chaînes d'approvisionnement en minerais critiques « sans la Chine » : la vraie menace pour Pékin n'est pas un droit de douane, c'est une coalition d'acheteurs qui ferme ses marchés ensemble.
  • Pourquoi la recette de 2008 ne marche plus : le plan de relance de 586 milliards de dollars (≈12 % du PIB de 2008) a fonctionné parce que la population active croissait et que l'urbanisation était en cours. Elle a culminé en 2015, la population totale recule depuis 2022. Comparaison utile : le Japon entrait dans sa décennie perdue en 1991 en étant l'un des pays les plus riches du monde ; le revenu par habitant chinois en PPA est aujourd'hui la moitié de celui du Japon d'alors et le tiers du niveau américain.
  • L'onde de choc sur le Sud global, le meilleur passage pour une copie d'HGG : quand l'investissement chinois a ralenti entre 2012 et 2015, le cuivre a perdu plus de 40 %, le pétrole plus de 60 %, le minerai de fer plus de 70 % ; la croissance de l'Afrique subsaharienne est tombée de 5,3 % (2013) à 1,3 % (2016), son plus bas depuis vingt ans. L'Australie, le Brésil et le Chili envoient 25 à 40 % de leurs exportations en Chine ; l'Angola, la RDC, la Mongolie et le Congo, 45 à 90 %.

Contrepoint

Zongyuan Zoe Liu, citée dans l'article : pour le Parti, la consommation est « une distraction individualiste » qui détourne les ressources de la base industrielle. Ce n'est donc pas une erreur à corriger mais un choix politique assumé — ce qui retourne l'argument de Froman : il demande à Pékin d'abandonner ce qui fait sa puissance. Michael Pettis et Nicholas Lardy, également cités, font la même demande depuis 2009 sans effet, ce qui devrait interroger la théorie. Enfin un contrepoint que l'article concède en une ligne sans s'y arrêter : des panneaux solaires et des véhicules électriques abondants et bon marché sont une bonne nouvelle pour les pays qui veulent décarboner et une mauvaise seulement pour ceux qui veulent les fabriquer. La surcapacité chinoise est aussi un transfert de pouvoir d'achat vers le Sud.

Vocabulaire

  • overcapacity — surcapacité (de production)
  • glut — surabondance, engorgement du marché
  • to rebalance — rééquilibrer (ici : passer de l'export à la consommation)
  • zombie firm — entreprise zombie, maintenue en vie artificiellement

Question

Produire toujours plus est-il encore un progrès ?

En HGG : la puissance industrielle d'un État se paie-t-elle nécessairement en dépendances pour les autres ?

p.125

Essai

  • HGG
  • Sciences
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  • Clémence

Essai p. 125-137 « How China Found Its Most Potent Weapon — The Real History of Beijing's Rare-Earth Dominance », par Gloria Xiong et Jessica Chen Weiss

Tout le monde cite Deng Xiaoping en 1992 : « le Moyen-Orient a le pétrole, la Chine a les terres rares », et y lit un plan de quarante ans. Les deux auteures démontrent le contraire : la domination chinoise est le produit d'intérêts intérieurs désordonnés, de la pollution que l'Occident était content de délocaliser, et d'un apprentissage tardif — Pékin n'a compris qu'en 2010 qu'il tenait une arme, et il a appris à s'en servir en copiant les sanctions et les contrôles à l'exportation américains. Leur thèse : non pas un plan qui se réalise, mais une spirale action-réaction que ni l'un ni l'autre ne contrôle.

Exemples mobilisables

  • Les données de base : 17 éléments, la plus grande réserve connue du monde, et environ 85 % du raffinage mondial. Elles ne sont pas « rares » — le nom est une erreur historique ; ce qui est rare, c'est une concentration exploitable, et le traitement est à la fois exigeant techniquement et extrêmement polluant.
  • Chronologie à retenir : mine de Bayan Obo (Mongolie-Intérieure) exploitée depuis la fin des années 1950 ; découvertes du Jiangxi et du Guangdong dans les années 1960 ; début des années 1980, le chimiste Xu Guangxian met au point une méthode de séparation bien moins chère ; la production dépasse dix fois son niveau de 1978 dès 1986 ; la Chine dépasse les États-Unis comme premier producteur au début des années 1990.
  • La phase « cheap and dirty » : dans les années 1980, la priorité de Pékin était d'accumuler des réserves de change, donc contrôles laxistes et exportations encouragées. Vu d'Occident, délocaliser l'extraction baissait les prix et déplaçait la pollution. Le barrage de résidus de Baogang, juste au nord du fleuve Jaune, est devenu « le plus grand lac de terres rares du monde » avec 200 millions de tonnes de contaminants ; Ganzhou (Jiangxi) a enregistré des pluies acides plus de 90 % du temps.
  • Contre-intuitif et très citable : les responsables chinois voyaient les prix bas comme un problème, pas comme une arme. En Chine, on disait que les terres rares se vendaient « au prix du chou ou de la terre », signe de faiblesse — les pays développés exploitaient la Chine pour ses matières premières bon marché tout en gardant les leurs.
  • Mesures de reprise en main : quotas d'exportation dès 1999, répression du minage illégal en 2002, fin des ristournes fiscales à l'export en 2005, droit de douane à l'exportation de 10 % en 2007, quotas de production en 2006. Dès le milieu de 2010, et avant la crise avec le Japon, les exportations déclarées avaient reculé de plus de 50 % par rapport à 2005.
  • L'incident Diaoyu/Senkaku (2010), à raconter précisément : un chalutier chinois heurte un patrouilleur japonais, le capitaine est arrêté et poursuivi. Les exportations de terres rares vers le Japon sont bloquées, mais il n'y a jamais eu d'annonce officielle de Pékin. Les travaux de la géographe Julie Klinger suggèrent que des militaires, des dockers et des douaniers d'un port au nord de Nankin ont décidé d'eux-mêmes de retenir les cargaisons, y voyant « une manifestation contemporaine de l'agression japonaise » — et que Pékin ne l'a découvert qu'à la demande d'explication des douanes japonaises. Le prix du néodyme a été multiplié par près de six jusqu'à la mi-2011.
  • L'objection interne, oubliée aujourd'hui : Hong Feng, ancien directeur du Bureau des terres rares, mettait en garde contre l'usage des terres rares comme « jetons politiques », au motif que la Russie avait montré avec le gaz que la coercition pousse les clients à se diversifier — et que la Chine dépend elle-même du pétrole, du fer et du cuivre importés.
  • Ordre de grandeur qui remet tout en place : la valeur annuelle du commerce mondial de terres rares atteignait 4,2 milliards de dollars en 2011, soit moins qu'une journée moyenne de commerce mondial du pétrole ; elle était retombée à 1,2 milliard en 2014. Un goulet d'étranglement n'a pas besoin d'être un grand marché.
  • L'escalade, datée : 2019 Huawei sur liste noire américaine ; 2020 stratégie de « double circulation » et loi chinoise sur le contrôle des exportations ; décembre 2021 création de China Rare Earth Group ; juillet 2023 licences sur le gallium et le germanium (une interdiction totale coûterait 3,4 milliards de dollars de PIB américain selon l'USGS) ; 21 décembre 2023 interdiction d'exporter la technologie de raffinage ; avril 2025 riposte aux droits de douane du Liberation Day ; octobre 2025 régime extraterritorial chinois — l'Agence internationale de l'énergie estime que son application complète coûterait 6 500 milliards de dollars aux industries hors de Chine. Suspension d'un an décidée au sommet de l'APEC de Busan.
  • Les limites de l'arme, la partie la plus utile : la Chine reste derrière le Japon et les États-Unis sur le recyclage ; selon des analystes liés au gouvernement américain, s'approvisionner hors de Chine pour un tiers seulement de la demande suffirait à réduire le levier de Pékin ; mais l'yttrium (puces, moteurs d'avion, turbines) est appelé « le goulet fatal ». Et le coût d'une séparation complète : 13 000 milliards de dollars sur vingt-cinq ans selon une analyse publiée par le Financial Times.
  • Le concept à mobiliser : le dilemme de sécurité — quand un pays agit pour sa propre sécurité, l'autre se sent menacé et réagit, ce qui enclenche la spirale. Les auteures l'appliquent à l'économie : « ces outils économiques n'ont pas été conçus comme des armes. »

Contrepoint

Le camp adverse est nommé dans l'article, utilisez-le : la commission bipartisane de la Chambre sur la Chine (« Xi réalise la vision de Deng »), Miles Yu (« le monopole des terres rares n'est pas un accident de la géologie »), et Wess Mitchell, qui voit dans la consolidation une « chance historique » pour l'Amérique. Plus solide théoriquement : Henry Farrell et Abraham Newman, weaponized interdependence — le contrôle d'un nœud de réseau est un pouvoir, qu'il ait été planifié ou non, si bien que l'intention importe moins que la structure. Et pour le camp d'en face côté chinois, Di Dongsheng (Renmin) appelle à « prendre l'initiative » et à dé-américaniser les chaînes d'approvisionnement.

Vocabulaire

  • to weaponise — transformer en arme, instrumentaliser
  • dual-use — à double usage, civil et militaire
  • chokehold — prise d'étranglement
  • tit-for-tat — du tac au tac, coup pour coup

Question

Maîtriser une ressource, est-ce détenir un pouvoir ?

En HGG : peut-on parler d'une arme géo-économique sans stratège ?

p.138

Essai

  • Sciences
  • CG · humanité
  • Anglais
  • Les deux

Essai p. 138-153 « AI and the New Age of Bioweapons — Preparing for a World of Synthetic Pathogens », par Elizabeth Sherwood-Randall

Boîte de Petri dont les cultures se détachent en formes rouges couvertes de code binaire.
La boîte de Petri et le code, illustration d'ouverture de l'essai. Foreign Affairs, septembre-octobre 2026, p. 139 — illustration Nico H. Brausch

L'ancienne conseillère de la Maison-Blanche pour la sécurité intérieure part d'un constat de doctrine : la dissuasion biologique reposait sur la menace de représailles — y compris nucléaires — contre un très petit nombre d'États. Si l'IA met la conception d'un pathogène à la portée de groupes, voire d'individus, cette menace perd toute crédibilité. Sa thèse : renoncer à la dissuasion par la punition et bâtir une dissuasion par la résilience — accepter que l'attaque arrive, et rendre ses effets si limités qu'elle cesse d'être attrayante.

Exemples mobilisables

  • Le cas réel, pas le scénario : en 2024, la grippe aviaire H5N1 passe des volailles aux troupeaux laitiers et bovins, puis à plus de 70 humains. L'auteure coordonnait alors la réponse fédérale. Ses conclusions : données d'incidence difficiles à obtenir et « exaspérément incomplètes », mobilisation lente des filières avicole et bovine, nécessité de financements fédéraux nouveaux pour créer un vaccin à ARNm et de détourner des lignes de production — avec, malgré tout, des stocks insuffisants pendant des mois. Et c'était le cas facile : un virus naturel, sans adversaire.
  • Histoire de la doctrine : en 1969, Nixon renonce officiellement à la recherche, à la production et à l'usage d'armes biologiques offensives — la dissuasion repose donc sur la menace nucléaire. La Nuclear Posture Review de 2018 autorise l'emploi nucléaire contre des « menaces stratégiques non nucléaires », ce qui est compris comme incluant le biologique ; celle de 2022 maintient l'ambiguïté en refusant la formule du « sole purpose ».
  • L'alerte fondatrice : fin 2016, le conseil scientifique de la présidence (PCAST) publie le premier avertissement non classifié sur les risques de sécurité nationale liés aux biotechnologies. Sa formule est la meilleure du dossier : « la création d'organismes modifiés exige des ressources bien plus modestes et des installations plus petites, qu'on ne distingue pas de laboratoires de recherche ordinaires. Un travail entrepris avec une intention malveillante est donc plus difficile à distinguer d'un travail bienveillant. »
  • CRISPR comme cas d'école du double usage : éradiquer des maladies héréditaires, mais aussi introduire des modifications ciblant un groupe particulier, ou altérer la lignée germinale humaine, c'est-à-dire l'héritage génétique des générations futures.
  • Le mot technique à connaître : l'« uplift », le gain qu'un système d'IA procure à un humain par rapport à ce qu'il ferait sans lui. C'est devenu la mesure de référence du risque. Le point aveugle qu'elle signale : réaliser un travail biologique complexe n'était jusqu'ici réservé qu'à des gens dont la formation leur avait aussi inculqué la gravité de leurs responsabilités.
  • Les quatre raisons pour lesquelles la dissuasion par la punition ne marche plus, à retenir comme structure : (1) le club biologique sera bien plus large que le club nucléaire, et il inclut des acteurs privés et des individus ; (2) la dissuasion élargie est impossible — on ne peut pas offrir un parapluie contre le biologique comme on l'a fait pour le nucléaire, parce que la « bioconvergence » est trop utile à l'économie de chaque allié ; (3) on ne peut ni convaincre ni contraindre un rival de renoncer à une technologie qui a, elle, une immense valeur marchande — ce que les armes nucléaires n'avaient pas ; (4) les restrictions américaines poussent les autres à développer leurs propres capacités.
  • Le démantèlement qu'elle dénonce : le réseau international d'alerte précoce, construit sur deux décennies et étendu à plus de 50 pays sous l'administration Biden, a été « largement démantelé » en 2025.
  • Épisode daté, utile sur les contrôles à l'exportation : en juin 2026, Washington impose brusquement des contrôles sur deux produits d'Anthropic, Mythos et Fable, qui fournissaient des capacités d'IA au Royaume-Uni et à l'Union européenne. La coupure est totale et frappe aussi des utilisateurs américains ; la mesure est ensuite annulée. Leçon : elle a surtout accéléré la volonté des autres pays de développer leurs propres modèles.
  • Les propositions, toutes bâties sur des précédents : surveillance nationale des eaux usées et réseau de laboratoires pour l'alerte précoce ; désigner la biotechnologie comme secteur d'infrastructure critique (George W. Bush en avait créé 16 après le 11-Septembre : chimie, finance, énergie, transport…) ; une « réserve nationale de disponibilité » calquée sur la Civil Reserve Air Fleet, qui permet à l'État de mobiliser avions et pilotes civils ; une loi de soutien à la biotech inspirée du CHIPS and Science Act de 2022 ; et la réforme des essais cliniques, dont la lenteur pousse l'activité vers la Chine.
  • Le problème de l'attribution, très bon pour une dissertation : elle propose que des laboratoires fédéraux déterminent l'origine d'un virus à partir de « signatures révélatrices » laissées dans le modèle d'IA qui l'a conçu. Une empreinte numérique dans un être vivant : c'est le point où la métaphore informatique cesse d'être une métaphore.

Contrepoint

Sur le levier à actionner : Kevin Esvelt (MIT Media Lab) soutient que le goulot n'est pas la connaissance mais la synthèse physique de l'ADN — d'où une politique beaucoup plus étroite et moins coûteuse que la nouvelle architecture fédérale proposée ici : filtrer les commandes chez les fournisseurs de synthèse. Sur le cadre général : la critique classique de la sécurisation (securitization) de la science, chez Barry Buzan et Ole Wæver pour la théorie, chez Sheila Jasanoff pour la sociologie des risques — désigner un domaine comme enjeu de sécurité nationale, c'est le soustraire au débat ordinaire et l'organiser autour du secret. Et sur les usages positifs, la même convergence IA-biologie produit des médicaments : l'article le concède en introduction et ne l'évalue jamais.

Vocabulaire

  • uplift — gain de capacité procuré à un non-spécialiste par un outil
  • wet lab — laboratoire humide, où l'on manipule réellement la matière
  • surge capacity — capacité de montée en charge, réserve mobilisable
  • germline — lignée germinale, patrimoine génétique transmis

Question

Sommes-nous responsables de ce que nous rendons possible ?

L'humanité est-elle menacée par son propre savoir ?

p.188

Note de lecture

  • CG · humanité
  • Arts & cultures
  • Sciences
  • Les deux

Note de lecture p. 188-195 « God From the Machine — AI and the Future of Humanity », par Sebastian Mallaby, sur l'encyclique Magnifica Humanitas du pape Léon XIV (Libreria Editrice Vaticana, 2026)

Un portrait encadré du pape bénissant, accroché sur un fond de couleurs tourbillonnantes traversé de constellations.
Le pape dans le cadre, illustration d'ouverture de la note de lecture. Foreign Affairs, septembre-octobre 2026, p. 189 — illustration John Lee

Le Vatican publie sa première encyclique sur l'intelligence artificielle : Magnifica Humanitas, « sur la sauvegarde de la personne humaine au temps de l'intelligence artificielle ». Elle affirme que les machines « ne font qu'imiter certaines fonctions de l'intelligence humaine ». Mallaby, chroniqueur de l'industrie, l'accueille avec respect puis la démonte point par point : il tient l'argument de l'imitation pour philosophiquement faible, et reproche à l'encyclique de viser les mauvaises cibles réglementaires. Le texte est précieux justement parce qu'il met face à face deux discours sur ce qui fait l'humain.

Exemples mobilisables

  • La thèse de l'Église, à citer exactement : les systèmes d'IA « ne font qu'imiter certaines fonctions de l'intelligence humaine » ; même lorsqu'on dit qu'ils « apprennent », « ce n'est pas l'expérience de ceux qui se laissent façonner par la vie et grandissent avec le temps à travers les choix, les erreurs, le pardon et la fidélité ». Et : « aucun système de calcul, si sophistiqué soit-il, ne peut créer un cœur qui se donne, ni une conscience qui discerne le bien du mal. »
  • La série des encycliques comme réponse aux ruptures techniques : l'industrialisation à la fin du XIXe, les médias de masse au milieu du XXe, l'économie de la connaissance à la fin du XXe. L'IA est la quatrième. Excellent exemple d'une institution qui pense la technique dans la durée longue.
  • L'argument de la chambre chinoise (John Searle, 1980), à maîtriser : un homme enfermé reçoit des messages en chinois sous la porte et répond en chinois grâce à un manuel de correspondances ; son interlocuteur le croit sinophone. Il simule la compréhension sans rien comprendre. Searle visait le test de Turing, selon lequel une machine doit être jugée sur ses seules sorties.
  • La réplique de Mallaby, à connaître aussi : les humains imitent l'intelligence — les enfants imitent leurs parents, les professeurs maîtrisent les enseignements de leurs prédécesseurs ; l'imitation pourrait être une facette de l'intelligence et non son absence. « Si une machine peut synthétiser des connaissances, converser de manière cohérente, analyser un examen d'imagerie médicale et réussir l'examen du barreau, en quel sens n'est-elle pas intelligente ? »
  • Le mécanisme technique, utile à Edgar : les word embeddings — le modèle place chaque mot dans une carte à des milliers de dimensions, où « ordinateur » voisine « clavier », « électricité », « semi-conducteur ». Puis une carte de concepts, où « conflit intérieur » voisine « tension relationnelle » et « incohérence logique ». Dès 2017, OpenAI identifiait un « neurone de sentiment », un nœud unique détectant si un avis Amazon était positif ou négatif.
  • L'argument de l'expérience : l'encyclique écrit que les IA « ne vivent pas d'expériences », ce qui ignore l'apprentissage par renforcement. AlphaZero (DeepMind, 2017) a dépassé les meilleurs humains aux échecs, au shogi et au go en jouant des dizaines de millions de parties contre lui-même — donc en accumulant des expériences. Les véhicules autonomes apprennent en conduisant, les chatbots en parlant.
  • La réponse de l'incarnation, le meilleur contre-argument du dossier : Ted Chiang — « Avoir un corps est une condition préalable pour avoir des émotions. Éprouver une émotion comme le désespoir est inséparable du fait d'avoir des hormones de stress comme le cortisol et l'adrénaline qui inondent le corps. » Mallaby concède : l'IA moderne a simplement doté l'homme de Searle d'un manuel fantastiquement sophistiqué ; il n'en parle toujours pas chinois.
  • La liste des désaccords entre experts, parfaite pour ouvrir une copie : Demis Hassabis — l'IA sera « l'invention la plus importante que l'humanité fera jamais » ; Marc Andreessen (2023) — « l'IA ne veut rien, elle n'a pas de buts, elle ne veut pas vous tuer, parce qu'elle n'est pas vivante » ; Yann LeCun — les milliards investis dans la superintelligence sont « du grand n'importe quoi » ; Daron Acemoglu — l'IA ne perturbera qu'une fraction des tâches humaines ; et à l'autre bout, des chercheurs qui donnent leur « p(doom) », probabilité d'annihilation de l'humanité, à 50 %, et un livre intitulé If Anyone Builds It, Everyone Dies.
  • Les quatre questions de James Manyika (Google), à recopier telles quelles : « Qui sommes-nous ? Qu'est-ce que nous valorisons ? En quoi sommes-nous bons ? Comment nous rapportons-nous les uns aux autres ? »
  • Les critiques politiques de Mallaby : il n'y a pas de « nouveaux monopoles de l'IA » mais une course entre une douzaine d'entreprises, dont plusieurs publient leurs principes (il cite une « constitution » de 84 pages) ; « gérer les données comme un bien commun, dans un esprit de participation » est une abstraction idéaliste alors que le problème réel est le pillage de la propriété intellectuelle ; l'encyclique demande des décisions « compréhensibles, contestables et soumises à contrôle » mais reste muette sur l'autorisation de mise sur le marché d'un modèle ; elle parle longuement de l'exclusion des pauvres et jamais de redistribution — il énumère les politiques qu'elle aurait pu soutenir : déplacer la charge fiscale du travail vers le capital, une assurance-salaire pour les travailleurs déplacés, une distribution d'actions des entreprises d'IA aux moins de 18 ans.
  • Le point où Mallaby va trop loin, et c'est là qu'il faut l'attraper : « L'idée que la masse gluante à l'intérieur du crâne contienne une essence ineffable et non programmable — conscience, esprit, ou autre chose — peut séduire l'intuition. Mais analytiquement, l'idée est fragile. » Une position philosophique énoncée comme un résultat : c'est exactement ce qu'une dissertation doit repérer.

Contrepoint

Contre la thèse fonctionnaliste de Mallaby, les deux références canoniques : Thomas Nagel, « What Is It Like to Be a Bat? » (1974) — aucune description en troisième personne n'épuise ce que c'est que d'être un sujet ; et David Chalmers sur le « problème difficile » de la conscience — expliquer les fonctions n'explique pas l'expérience. Sur l'incarnation : Hubert Dreyfus, What Computers Still Can't Do, et Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception — on ne pense pas malgré son corps, on pense par lui. Pour le camp de Mallaby : Alan Turing (1950) lui-même, et Daniel Dennett, pour qui l'« essence ineffable » est une illusion utile. Et pour tenir les deux : Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs — la dignité ne vient pas de la performance mais de la capacité à se donner une loi, ce qui est précisément l'argument de l'encyclique en langage laïc.

Vocabulaire

  • encyclical — encyclique, lettre du pape à l'Église
  • to imitate — imiter
  • embedding — plongement, représentation d'un mot dans un espace de grande dimension
  • flimsy — fragile, qui ne tient pas

Question

Qu'est-ce qui, dans l'homme, ne s'imite pas ?

L'intelligence suffit-elle à définir l'humanité ?

p.182

Note de lecture

  • HGG
  • CG · humanité
  • Clémence

Note de lecture p. 182-187 « The Myth of Eurasia — Why Russia Can't Shed Its Imperial Delusions », par Ayşe Zarakol, sur Michael Khodarkovsky, The Steppe and Its Empires (Yale University Press, 2026, 224 p.)

Carte des empires eurasiatiques vers 1700 : Habsbourg, russe, ottoman, safavide, moghol, Qing.
« Children of the Steppes » — les empires eurasiatiques vers 1700, les pointillés marquant leur extension maximale du XVIe au XVIIIe siècle. Foreign Affairs, septembre-octobre 2026, p. 184 — carte Gerry Krieg, d'après Khodarkovsky

Poutine présente sa guerre comme une lutte de civilisation et revendique pour la Russie une identité « eurasiatique », ancrée à la fois en Europe et en Asie. Le livre recensé accepte cette filiation et compare la Russie moderne aux autres empires de la steppe, ottoman, safavide, Qing. Zarakol trouve la comparaison éclairante et l'usage qu'on en fait dangereux : expliquer Poutine par Gengis Khan « aplatit un dossier complexe et transforme l'histoire en moralité à anges et démons ». Sa conclusion est un coup de théâtre : le pays le plus comparable à la Russie n'est ni la Turquie ni l'Iran, c'est les États-Unis.

Exemples mobilisables

  • Le discours de référence : Valdaï, octobre 2022. Poutine défend la « diversité civilisationnelle », accuse l'Occident du « lissage et de l'effacement de toutes les différences », et affirme le droit de « toute civilisation à suivre sa propre voie ». Le Kremlin qualifie la Russie, en 2023, de « pays-civilisation unique ».
  • L'eurasisme : courant né chez des intellectuels russes du XIXe siècle révoltés contre l'obsession occidentale des élites. Leur argument : imiter l'Europe ne peut qu'affaiblir la Russie, qui est une civilisation à part entière, ancrée dans la steppe — cette voie de passage d'herbe allant de la Chine à l'Europe orientale autour de laquelle tant d'empires se sont formés.
  • Le retournement à retenir absolument : selon l'historien des idées Georgios Varouxakis, la notion même d'« Occident » apparaît au XIXe siècle en partie pour exclure la Russie et la Turquie. Comme les deux États étaient géographiquement européens, il fallait un autre mot pour un ensemble civilisationnel qui ne les compterait pas. L'identité se définit par ce qu'elle refuse.
  • Les deux vérités simultanées, très utile pour une copie nuancée : (1) associer la Russie à la steppe est un geste politique — les Européens y trouvent la fiction rassurante que la cruauté vient de l'Est et que l'Occident n'en est pas capable ; (2) la Russie est différente, et il n'y a pas à le nier.
  • Les pratiques communes relevées par le livre : à partir du XVIe siècle, Moscou rédige ses traités avec les chefs locaux comme des serments d'allégeance quand ceux-ci croient conclure une alliance mutuellement avantageuse ; l'équivalent ottoman est l'ahdname, d'abord un privilège octroyé par le sultan. Ni l'un ni l'autre ne distingue clairement l'intérieur de l'extérieur de l'empire.
  • Le concept central : la monarchie universelle, héritée du modèle mongol — un empire qui prétend régner sur « tout » ne peut pas tracer de frontière entre dedans et dehors, et il associe cette prétention à une personnalisation extrême de l'autorité, le Grand Khan étant le législateur sans être comptable devant personne. Chez les Russes, « l'exécutif était aussi le judiciaire », et ce jusque bien avant dans le XIXe siècle.
  • La correction que Zarakol apporte au livre, à mobiliser contre tout essentialisme : l'Asie a connu une immense production artistique, scientifique et économique à ces siècles-là, y compris la Renaissance timouride (env. XIVe-XVIe), astronomie, poésie, architecture des polymathes d'Asie centrale. Et les empires européens ont exercé une violence considérable sur le reste du monde après le XVe siècle. « L'héritage de la steppe n'est pas seulement celui du sang versé, tout comme l'histoire européenne n'est pas seulement celle des lois. »
  • Les épisodes datés, pour ne pas rester dans l'abstrait : destruction mongole de Merv en 1221 et de Bagdad en 1258 ; conquête russe de Polatsk en 1563, où Ivan aurait ordonné la noyade de tous les Juifs refusant la conversion ; première opritchnina 1565-1572, aussitôt suivie d'une seconde. Zarakol note que la persécution des praticiens de l'occulte rapproche Ivan de l'Europe chrétienne de son temps bien plus que des souverains d'Asie.
  • Les quatre raisons pour lesquelles la Russie n'est pas un État européen ordinaire, indépendamment de la steppe : sa taille et ses ressources ; son hétérogénéité ethnique — les Russes ethniques comptent pour un peu plus de 70 % de la population, contre près de 90 % pour les groupes titulaires de la plupart des pays européens ; le fait qu'elle soit « un empire qui s'est tordu pour prendre la forme d'un État-nation moderne », une grande part de son territoire venant d'une conquête « interne » et d'une colonisation de peuplement comparable à celle de l'Amérique du Nord ou de l'Australie ; et son statut d'héritière d'une des deux superpuissances du XXe siècle.
  • L'oubli que Zarakol reproche au livre, argument de méthode à réutiliser : Khodarkovsky ne s'attarde pas sur la dynastie Ming, pourtant façonnée par l'héritage mongol elle aussi, et qui a renoncé à son expansionnisme initial en se tournant vers l'intérieur sous l'influence du néo-confucianisme. Or c'est précisément le cas qui montre qu'un empire de la steppe pouvait évoluer autrement. « L'héritage historique n'est pas un destin. »

Contrepoint

L'adversaire direct est le courant qu'elle combat : l'eurasisme classique de Nikolaï Troubetzkoï et Piotr Savitski, et son vulgarisateur contemporain Alexandre Douguine — pour qui la différence civilisationnelle russe est un fait et un programme. Sur le fond historique, Dominic Lieven (Empire) et Alfred Rieber (The Struggle for the Eurasian Borderlands) soutiennent que la trajectoire russe suit la logique propre des empires continentaux, ce qui donne du poids à la comparaison que Zarakol relativise. Et sur le cadre général, Samuel Huntington (Le Choc des civilisations) est la cible ultime de cet article : c'est de lui que vient l'idée, reprise par Poutine, que le monde se découpe en civilisations — à opposer à Amartya Sen, Identité et violence, sur l'illusion de l'identité unique.

Vocabulaire

  • steppe — steppe
  • to flatten — aplatir, réduire à une seule dimension
  • fool's errand — entreprise vouée à l'échec, course inutile
  • delusion — illusion, croyance erronée que l'on entretient

Question

Une civilisation existe-t-elle autrement que par ce qu'elle refuse ?

En HGG : la Russie est-elle un empire ou un État-nation ?

p.154

Essai

  • Sciences
  • HGG
  • Anglais
  • Edgar

Essai p. 154-169 « America's Missing Military Revolution — Why Washington Still Risks Losing the Tech Race », par Doug Beck

L'ancien directeur de la Defense Innovation Unit soutient que le pays le plus inventif du monde risque de ne plus avoir la meilleure armée, non par manque de technologie mais à cause de la manière dont il l'achète. Sa formule pour décrire l'expérience des officiers qui essaient d'aller vite : ils ont l'impression de « courir dans de la bouillie d'avoine ». Sa thèse : les progrès réels des cinq dernières années sont restés à la marge, et sans transformation du système entier ils reviendront à « réarranger les chaises longues sur le Titanic de la sécurité nationale ».

Exemples mobilisables

  • L'origine du système : une loi de 1947 destinée à normaliser les achats chaotiques de la Seconde Guerre mondiale. Elle fonctionne pendant la montée en puissance des années 1950, puis produit le « complexe militaro-industriel » dont Eisenhower avertit dans son discours d'adieu de 1961 : il se servira lui-même, dépensera trop, et finira par détourner la politique du pays. Les scandales suivants amènent le Congrès à empiler des règles de concurrence, d'auditabilité, de documentation et de conformité.
  • Le chiffre le plus parlant, à recopier : chez les grands industriels de la défense, jusqu'à 10 % du personnel (peut-être plus) travaille dans les équipes juridiques, contractuelles et de cybersécurité, et jusqu'à 20 % de plus sont des spécialistes de la navigation dans la bureaucratie du Pentagone. Dans une entreprise technologique ordinaire, juridique, conformité et affaires publiques représentent en moyenne 2 à 5 % des effectifs — et bien moins dans une startup.
  • Les blocages concrets : des cahiers des charges de cent pages qui décrivent le produit voulu au lieu de laisser l'industrie proposer une solution ; le budget verrouille les conceptions au moins deux ans à l'avance ; les essais de drones en pleine mer sont soumis aux règles écrites pour protéger des pilotes humains survolant des zones peuplées ; une correction logicielle mineure, que le civil déploie plusieurs fois par jour, peut exiger plusieurs réunions et la signature d'un officier trois ou quatre étoiles.
  • Le mécanisme d'incitation, le meilleur argument de l'article : si un système a des défauts ou des dépassements de coûts, l'acheteur, son chef et le chef de son chef affrontent des commissions d'enquête, peuvent perdre leur emploi, et beaucoup craignent la prison si leur geste est pris pour de la corruption. Mais si des soldats meurent parce que l'armée n'avait pas la dernière innovation, personne ne remonte cinq ans en arrière chercher l'agent dont la prudence a produit ce résultat. L'asymétrie explique tout.
  • Ce que le champ de bataille a montré : les Russes sortent de nouveaux drones en continu et mettent à jour matériel et logiciel « parfois chaque jour » pour suivre les avancées ukrainiennes ; la Chine a lancé une montée en puissance massive (navires, satellites, missiles, drones) et sait y intégrer la technologie la plus récente ; et même l'Iran, militairement surclassé, a réussi à fermer le détroit d'Ormuz avec des moyens nouveaux.
  • L'échéance à connaître : Xi Jinping a ordonné à son armée d'être prête à vaincre les États-Unis dans le détroit de Taïwan en 2027. Beck précise qu'une guerre n'est « ni inévitable ni imminente », mais que la dissuasion suppose d'en être capable.
  • L'analogie qui porte l'argument, et qu'il faut savoir discuter : si les ingénieurs d'Apple avaient demandé en 2007 aux consommateurs ce qu'ils voulaient d'un téléphone, la réponse aurait été « un clapet plus rapide, en couleurs plus vives ». Ce sont les entreprises, pas leurs clients, qui savent où la technologie peut sauter.
  • Le consensus politique, rare et donc citable : l'administration Trump, l'administration Biden avant elle, démocrates et républicains au Congrès, les chefs militaires, les fondateurs et les financiers de la tech demandent tous le même changement. Il y a dix ans, ils étaient une poignée. Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a appelé en novembre à récompenser les résultats et la prise de risque plutôt que le respect du processus ; les incitations internes, note Beck, restent construites sur la conformité.

Contrepoint

Eisenhower, que Beck cite lui-même : la lenteur est le prix d'un contrôle démocratique sur une industrie capable de détourner la politique d'un pays — c'est un argument, pas une pesanteur. Mariana Mazzucato, L'État entrepreneur : les technologies de l'iPhone qu'il donne en modèle (GPS, écran tactile, Internet, assistants vocaux) sont sorties de programmes publics longs et patients, pas de la vitesse de la Silicon Valley — l'analogie se retourne. Et sur la promesse du drone bon marché, Anthony King ou Stephen Biddle rappellent que les innovations qui « redéfinissent le champ de bataille » ont presque toujours été surestimées à chaud : à opposer à la formule de l'ambassadeur américain à Taipei citée ailleurs dans la presse — le drone serait à nos guerres ce que la mitrailleuse fut en 1914 et le char en 1940.

Vocabulaire

  • procurement — achat public, passation de marchés
  • byzantine — d'une complexité inextricable
  • to field a system — mettre un système en service dans les forces
  • risk-averse — réfractaire au risque

Question

La décision politique peut-elle aller au rythme de la technique ?

En HGG : l'avance technologique fait-elle encore la puissance militaire ?

p.207

Recensions · hors programme

  • Ne sert à rien, et c'est volontaire

Recensions p. 207 — Helen Fry, The White Lady: The Story of Two Key British Secret Service Networks Behind German Lines (Yale University Press, 2025, 320 p.), recensé par Lawrence D. Freedman

Le réseau de la Première Guerre mondiale comptait plus de mille personnes, dont environ un dixième perdit la vie. Leur tâche principale : surveiller le trafic ferroviaire acheminant les troupes allemandes vers le front, pour que les Alliés sachent quelles offensives se préparaient. Compter des trains, jour après jour. Le projet du livre est de montrer l'importance de ces réseaux — et d'y souligner la place qu'y tinrent les femmes.

La suite

  • Réactivé en 1939, le réseau fournit une alerte précoce sur les plans allemands d'invasion de la Belgique.
  • Après l'attaque de mai 1940 et l'occupation rapide du pays, il transmet le détail des mouvements de troupes allemands et des U-boots.
  • Certains agents sont trahis et exécutés. Le réseau continue.
  • Il devient une source importante sur le programme V-1, qui a produit les premiers missiles de croisière au monde, et contribue à préparer la libération de la Belgique.